Yahad – in Unum accepte les dons.

Tiens, encore un truc qui me gonfle dans les commémorations, les rappels à date fixe au devoir de mémoire et autres cérémonies du souvenir de la Shoa, c’est comment à force de dire que : « Attention, il ne faut pas confondre, il y a génocide et génocide, la Shoa c’est un événement exclusif, unique et indicible », on a rendu la chose conceptuelle et presque abstraite, tellement cela nous semble « surréaliste », impossible aujourd’hui et terriblement loin de ce que nous croyons être.

On met toujours l’accent sur les mêmes choses : la machine à tuer industrielle mise au point et huilée par les nazis, les êtres humains entassés dans des trains partant à l’heure, scientifiquement chosifiés puis détruits comme des rats de laboratoire, liquidés en masse, gazés en chambres à gaz, réduits en cendres dans les fours crématoires. On peut – certains peuvent, citer de mémoire et avec horreur les 6 camps d’extermination spécialisés : Auschwitz, Chelmno, Treblinka, Maidanek, Sobibor, Belzec. Gros rendement avec peu de main d’œuvre.

Mais on néglige beaucoup trop souvent de rappeler, peut-être plus dérangeant encore, le joyeux génocide commis dans les campagnes d’Europe de l’Est par les voisins, bons chrétiens ordinaires, des victimes. Ce que l’on appelle la Shoa par balles, encore que souvent des gourdins munis de clous et des gaz d’échappement de camion furent également utilisés quand on manquait de balles.

On raconte que les loups suivaient les troupes de Napoléon pendant la campagne de Russie, on sait qu’à partir de 1941, en Pologne, en Biélorussie, en Lituanie, en Ukraine, en Russie, en Moldavie, en Roumanie, l’armée allemande était suivie comme son ombre par les sombres nettoyeurs des Einsatzgruppen.

Les populations rurales « libérées » par les troupes allemandes étaient incitées à profiter de l’occasion pour procéder à un grand nettoyage de leur village. Le moment était idéal pour se débarrasser des juifs, des tziganes, des communistes, des handicapés physiques et mentaux et de tous les autres parasites et fouteurs de merde locaux.

Inutile de leur répéter deux fois, le message était généralement reçu cinq sur cinq. C’est dans l’ivresse et la joie retrouvée des pogroms de naguère, à la lumière des torches que ces braves gens purifiaient leur patelin avec l’assistance de liquidateurs spécialisés.

Village après village, bourg après bourg, ghetto après ghetto, les victimes étaient rassemblées en colonne, hommes, femmes, enfants, vieillards, conduits vers un petit bois des environs, équipés de pelles pour creuser leur fosse commune, priés de se déshabiller, puis de se coucher à même le sol et enfin exécutés avant d’être recouverts de terre.

Les rafles avec expédition en train vers les camps, c’était bon pour les grandes villes desservies par chemin de fer.  A la campagne, on pouvait compter sur les bénévoles de la main d’œuvre locale pour passer le râteau.

Et comme ça, en moins de quatre ans, un gros million ou même un million et demi de personnes disparurent sans laisser de traces.

Et le temps passa. Et la vie continua. Au printemps on chatouillait les filles. L’été on moissonnait. L’automne on allait à la chasse et aux champignons. L’hiver on se taisait sur le passé en caressant ses chiens et en bourrant sa pipe. Encore une génération et plus personne ne saurait rien de ce qui s’était passé.

Si jamais un étranger de passage osait demander : « Et les juifs qui vivaient ici, que sont-ils devenus ? », il était simple de lever les yeux au ciel, de soupirer gravement et de murmurer tristement : « La guerre fut un grand malheur pour notre village, les Allemands les ont pris et on ne les a plus jamais revus… »

C’était compter sans (le père) Patrick Desbois et « Yahad – in Unum », qui veut dire « dans l’union » en hébreu et en latin.

L’association française a pour but d’empêcher l’oubli de recouvrir d’un épais manteau d’ignorance suspecte ce qui s’est passé dans tous ces petits  bois au bout des villages. Elle enquête pour localiser les sites de ces fosses communes et  rassembler les témoignages de ceux qui veulent bien parler.

Depuis 2004,  4 748 témoignages ont été recueillis et 1 902 sites d’exécutions ont été identifiés et localisés.

( Le père) Patrick Desbois s’intéresse de près aux génocides passés, présents et à venir. Il est parvenu comme quelques autres historiens à la conclusion aussi terrible qu’évidente :  » il n’y a jamais de génocide sans la participation des voisins ».

Les victimes connaissent souvent leurs bourreaux et toujours leurs complices.  Voilà qui incite à réfléchir autrement. Les bourreaux et leurs complices sont des gens on ne peut plus ordinaires.

Les gens extraordinaires sont ceux qui s’opposent à leurs risques et périls à ce qu’il y a de pire dans l’homme : la peur de l’autre, la haine de sa différence et la tentation de les faire disparaître. Le secret de la réussite des états totalitaires est aussi simple : la lâcheté ordinaire de tout un chacun qui pousse soit à recueillir les faveurs du système par la délation soit à détourner les yeux et se taire quand il le faut.

Yahad – in Unum travaille également à la documentation de la persécution des Roms pendant la seconde guerre mondiale, 51 sites d’extermination ont déjà été recensés, 180 témoignages recueillis.

Aujourd’hui, (le père) Patrick Desbois a publié un recueil terrifiant de témoignages sur le massacre des Yézidis et l’asservissement des femmes par Daesh en Irak. Il déclare avec simplicité : « En1942 on pouvait dire qu’on ne savait pas », en 2016 on doit dire : « on n’a rien fait » car ce que fait Daesh, c’est un génocide en plein jour. »

Maintenant que je vous ai pourri la journée, autant en profiter pour vous documenter sur :

Yahad – in Unum accepte les dons.

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Auteur : L'homme à la cloche

"La question que les temps veules posent est bien: qu'est-ce qui résiste? Qu'est-ce qui résiste au marché, aux médias, à la peur, au cynisme, à la bêtise, à l'indignité?" Serge Daney

2 pensées sur “Yahad – in Unum accepte les dons.”

  1. Honte sur moi !
    Je ne savais pas.
    Y a toujours plus de monstrueux que le monstrueux.
    Merci pour cette info plus qu’importante

  2. Agacement justifié utile aussi; Ceux là , les sans-nom ou presque, une balle dans le coffre et basta, j’en avais entendu parlé et je les avais oubliés, éliminés de ma mémoire…
    Il existe donc un Bon-Homme qui se charge de leur redonner une dignité posthume, et certains qui signalent son action !
    MERCI

    Lecteur

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