« Weddings and Beheadings » by Hanif Kureishi + traduction du texte en français.

Hanif Kureishi , auteur, scénariste, romancier, réalisateur, anglais.

via 3QD, posted by Abbas Raza

Je ne résiste pas à la tentation de traduire cette courte nouvelle, initialement publiée dans le Volume 10 N° 4 , hiver 2006 du magazine Zoetrope All Story de Francis Ford Coppola.

« MARIAGES ET DECAPITATIONS »

Hanif Kureishi

J’ai rassemblé le matériel, maintenant j’attends qu’ils arrivent. Ils ne tarderont pas, ils ne tardent jamais.

Vous ne me connaissez pas personnellement. Mon existence ne vous a jamais effleuré. Mais je suis prêt à parier que vous avez déjà vu mon travail : il a été diffusé partout, dans le monde entier, sur toutes les chaines d’informations. Au minimum vous avez vu des extraits de mon travail. Si vous en aviez envie, vous pourriez tout de suite les retrouver sur internet. Si vous pouvez supporter de regarder.

Vous ne reconnaîtriez pas mon style, ma patte artistique ni quoique ce soit du genre. Je filme des décapitations,  chose courante dans cette ville déchirée par la guerre, la ville de mon enfance.

En tant que jeune amoureux du cinéma, cela n’a jamais été mon ambition de filmer ce genre de choses. Je n’avais pas non plus envie de filmer des mariages, lesquels sont devenus moins nombreux ces temps derniers. Même chose pour les célébrations de diplômes et les fêtes.

Mes amis et moi, nous avons toujours voulu tourner de vrais films, avec des acteurs vivants, des dialogues et de la musique, comme nous avions commencé à le faire quand nous étions encore étudiants. Tout cela n’est plus possible aujourd’hui. Le temps passe, nous vieillissons et nous nous sentons de plus en plus minables. Les histoires sont pourtant devant nous, attendant qu’on les raconte ; nous sommes des artistes. Mais cette chose, ce boulot de mort, c’est tout ce qu’il nous reste.

Nous avons été recommandés pour ce genre de travail : nous ne pouvons pas ne pas le faire, nous ne pouvons pas dire que nous devons partir visiter des parents éloignés ou que nous sommes débordés au montage. Ils appellent au dernier moment, à n’importe quelle heure, en général la nuit, et à peine quelques minutes plus tard ils sont à la porte avec leurs armes. Ils te poussent dans la voiture et ils te recouvrent la tête. Nous sommes toujours seul pour faire tout le boulot, alors ces brutes doivent nous aider à porter le matériel.  Nous devons aussi nous occuper du son en plus de l’image et charger la camera et nous débrouiller pour éclairer la scène. J’ai réclamé un vrai assistant, mais il faut se débrouiller avec leurs recrues qui n’y connaissent rien et ne savent même pas essuyer une lentille d’objectif proprement.

Je connais trois autres types qui font ce boulot ; on en parle entre nous, mais on n’en parle jamais à personne d’autre, sinon on finirait devant la camera. Il n’y a pas longtemps, mon meilleur ami filmait encore des décapitations, bien qu’il ne soit pas vraiment réalisateur, en fait seulement écrivain. La camera ce n’est pas son truc. Il n’est pas à l’aise avec la technique, comment utiliser le matériel, comment transférer le film sur ordinateur et puis le mettre en ligne sur internet. Manifestement, ce n’est pas donné à tout le monde.

C’est lui qui a eu l’idée de faire imprimer des cartes de visite « MARIAGES & DECAPITATIONS ». Quand l’électricité n’est pas coupée, on se retrouve chez lui pour regarder des  films. Quand on se sépare, il aime plaisanter : « T’enfonce pas la tête dans le sable, mon pote. C’est pas le moment de perdre la boule. Garde la tête haute ! »

Il y a une quinzaine de jours, il a vraiment salopé un boulot. Nos cameras sont de bonne qualité, elles ont été confisquées à des journalistes étrangers, mais la lampe a claqué dans sa torche de camera et il n’avait pas de quoi la remplacer. Les autres avaient déjà trainé la victime sur place. Mon ami a essayé de leur expliquer : « Il fait trop sombre, on ne verra rien, attendez, on ne peut pas refaire la prise. » Ils étaient pressés, il n’a pas pu les persuader d’attendre – ils avaient même déjà entaillé le cou – il a tellement paniqué, qu’il s’est évanoui. Heureusement, sa camera tournait quand même. Le résultat était très sous-exposé évidemment – ils s’attendaient à quoi ? Mais moi, j’ai bien aimé – j’ai trouvé ça très Lynchien ;  eux, ils l’ont tabassé sur le crâne et ils n’ont plus jamais fait appel à lui.

Il a eu de la chance. Je me demande par contre s’il n’est pas en train de virer cinglé. Il a secrètement conservé ses images de décapitations et maintenant il s’amuse avec sur son ordinateur, il les découpe et il les remonte, il les cale sur de la musique, des trucs rythmés, de l’opéra, du jazz, des chansons humoristiques. Peut-être, est-ce la dernière liberté qui lui reste ?

Cela vous surprendra peut-être, mais nous sommes payés ; ils nous filent toujours quelque chose pour notre peine. Ils aiment nous charrier : «  T’auras un oscar pour la prochaine. Les types comme vous, ça adore les récompenses, les statuettes et tout ça, pas vrai ? »

C’est une descente aux enfers, la route interminable, la camera et le trépied sur les genoux, l’odeur du sac sur la tête, les armes et l’angoisse que cette fois on sera peut-être la victime. En général, on arrive malade, on entre dans le bâtiment, on pénètre dans la pièce, on installe le materiel et à travers le mur on entend des choses qui vous dissuadent de continuer à vivre sur cette planète.

Je sais bien que vous ne souhaitez pas trop de détails, mais ce n’est pas un boulot facile de décapiter quelqu’un si vous n’êtes pas un boucher qualifié,  et ces types ne sont pas des professionnels, ils sont seulement enthousiastes, c’est juste qu’ils aiment faire ça. Pour que le plan de la décapitation soit efficace, c’est mieux d’attraper un peu du regard de la victime avant qu’on lui bande les yeux. A la fin du plan, un gars brandit la tête dégoulinante de sang à bout de bras, le truc c’est de pouvoir passer rapidement en camera à l’épaule pour suivre et couvrir tout le reste de l’action. Il faut cadrer soigneusement, ce n’est jamais bon d’avoir manqué un bout utile. L’idéal, c’est d’avoir une tête de trépied équipée d’un système à décrochage instantané, j’en ai une et je ne la prêterai jamais à personne.

Ils se congratulent et tirent des coups de feu en l’air pendant que vous relisez la prise sur la camera. Ensuite, ils fourrent le corps dans un sac et ils l’abandonnent quelque part sur la route avant de vous conduire à l’endroit où vous devrez transférer le film sur ordinateur et le mettre en ligne.

Souvent, je m’interroge sur l’impact que cela a sur moi. Je pense aux photographes de guerre qui se servent de l’objectif pour se détacher de la réalité des souffrances et de la mort. Mais ces gars ont choisi de faire ce métier, ils y croient. Nous, nous sommes innocents.

Un jour, j’aimerais tourner un vrai film, je commencerai peut-être par une décapitation et je raconterai ensuite comment on en est arrivé là. C’est la vie qui m’intéresse, mais au train où vont les choses, j’en ai encore pour un bon moment comme ça. Parfois je me demande si je ne vais pas devenir dingue mais peut-être que même cette évasion-là me sera interdite.

Il vaut mieux que je parte. Il y a quelqu’un à la porte.

Share

Auteur : L'homme à la cloche

"La question que les temps veules posent est bien: qu'est-ce qui résiste? Qu'est-ce qui résiste au marché, aux médias, à la peur, au cynisme, à la bêtise, à l'indignité?" Serge Daney

1 réflexion sur « « Weddings and Beheadings » by Hanif Kureishi + traduction du texte en français. »

  1. Magnifique.

    Ca m’a aussi rappelé ce documentaire incroyable de Véronique Lhorme « Propagandia Kompanien, Reporters du IIIème Reich » qui traite des centaines de cameramans qui se sont retrouvés reporters de guerre pour l’Allemagne nazie, parfois sans expérience ni parti pris idéologique mais la passion de filmer.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Blocage des indésirables par WP-SpamShield