VIEILLESSE DE POLLAGORAS

Michaux-frottage-1947Je voudrais bien savoir pourquoi je suis toujours le cheval que je tiens par la bride.

Avec l’âge, dit Pollagoras, je suis devenu semblable à un champ sur lequel il y a eu bataille, bataille il y a des siècles, bataille hier, un champ de beaucoup de batailles.

Des morts, jamais tout à fait morts, errent en silence ou reposent.
On pourrait les croire dégagés du désir de vaincre.

Mais soudain ils s’animent, les couchés se relèvent, et tout armés attaquent. Ils viennent de rencontrer le fantôme de l’adversaire d’autrefois qui lui-même, secoué, tout à coup se précipite en avant fiévreusement, sa parade prête, obligeant mon cœur surpris à accélérer son mouvement en ma poitrine et en mon être renfrogné qui s’anime à regret.

Entre eux sans interférence ils livrent « leurs » batailles, aveugles aux précédentes comme aux suivantes, dont inconnus et paisibles circulent les héros, jusqu’à ce que, rencontrant à leur tour leur contemporain adversaire, ils se redressent en un instant et foncent irrésistiblement au combat.

C’est ainsi, dit Pollagoras, que j’ai de l’âge, par cette accumulation.

Encombré de batailles déjà livrées, horloge de scènes de plus en plus nombreuses qui sonnent, tandis que je me voudrais ailleurs.

Ainsi, tel un manoir livré au Poltergeist, je vis sans vivre, lieu de hantises qui ne m’intéressent plus, quoiqu’elles se passionnent encore et se refassent tumultueusement en un fébrile dévidement que je ne puis paralyser.

La sagesse n’est pas venue, dit Pollagoras. La parole s’étrangle davantage, mais la sagesse n’est pas venue.

Comme une aiguille sismographique mon attention, la vie durant, m’a parcouru sans me dessiner, m’a tâté sans me former.

A l’aurore de la vieillesse, devant la plaine de la Mort, je cherche encore, je cherche toujours, dit Pollagoras, le petit barrage lointain en mon enfance par ma fierté édifié, tandis qu’avec des armes molles et un infime bouclier, je circulais entre les falaises d’adultes obscurs.

Petit barrage que je fis, croyant bien faire, croyant merveille faire, et me placer en forteresse non délogeable. Petit barrage trop solide que ma résistance fit.

Et il n’est pas le seul.

Combien en bétonnai-je au temps de ma défense folle, dans mes années effrayées.

Il faut que je les dépiste tous à présent, recouverts de fibres vivantes.

Ma vie fléchissante qui n’a plus qu’un filet, cherche, avide, les torrents qui se gaspillent encore, et l’œuvre magnifique du courageux petit bâtisseur doit être ruinée pour le bénéfice du vieil avare attaché à la vie.

Henri Michaux. La vie dans les plis. 1949.

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Auteur : L'homme à la cloche

"La question que les temps veules posent est bien: qu'est-ce qui résiste? Qu'est-ce qui résiste au marché, aux médias, à la peur, au cynisme, à la bêtise, à l'indignité?" Serge Daney

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