Rêve ou réalité ?

mama-shelter-lyon-restaurant-28Je quitte le lobby de hôtel, je longe l’interminable bar, je traverse le restaurant en direction de ma lointaine table. Je savoure chaque instant. Un sourire léger volète en permanence sur mes lèvres et mes paupières. J’évolue dans un décor amusant, pétillant, raffiné, qui me va à ravir. Tout ici me rend spirituel et beau. Plus j’avance, plus je suis à l’aise et plus ma personne est épanouie. Tout contribue à mettre mes talents en valeur. Je suis au top. Je m’observe de l’intérieur et je craque pour moi. Les matières, les couleurs, la lumière ont été choisis, mieux que par moi-même, pour qu’en tous sens je rayonne. Mon port apparaît altier sans être hautain, ma démarche possède quelque chose de félin et d’athlétique, mon regard est incisif et brillant mais dénué de toute arrogance. Je suis enveloppé d’une nonchalance naturelle subtile car accompagnée de la discrète retenue indispensable à l’élégance. Je suis latin et britannique, un rien américain, philosophe et sportif, rempli d’une ardeur toute juvénile boucanée de maturité. Le regard clair et lucide de la sagesse tempère ma verve et ma fougue. Il émane de moi un irrésistible parfum de sexe. Mieux, un cocktail fatal de tous les sexes. J’exsude une combinaison parfaite de puissance virile contenue et d’infinie douceur. Je suis le chêne, je suis le roseau. L’aigle et le colibri. Le patriarche et la fraîche jeune fille. Ma main fait ployer le col d’un pur-sang, mais sa caresse est inoubliable.
Je balaie la salle du regard. Toutes les tables sont occupées, on feint de ne pas me regarder, mais je sais que l’on me voit. Je voudrais lire sur les visages, le trouble que suscite ma présence. L’émoi des femmes, la crainte respectueuse et la morsure de jalousie ressenties par les hommes.
Rien. Je ne perçois rien. Ils affichent tous la mine réjouie des imbéciles béats se mirant dans leur assiette ou leur smartphone. Les conversations triviales se poursuivent. Le bourdonnement ambiant, émaillé de quelques éclats de voix indélicats et de ridicules gloussements de gorge, n’est zébré d’aucun silence lors de mon passage feutré. Personne ne se penche vers son voisin, personne n’échange de regard, personne ne chuchote. Personne ne fait mine de m’ignorer. Tout continue comme si je n’existais pas et pourtant, je n’ai jamais tant existé.
L’horreur s’impose à moi au premier verre de vin. En ce lieu, nous sommes tous irradiés. Nous sommes tous optimisés, abonnis, augmentés, magnifiés, héroïsés, maximisés, people-isés, starifiés, surévalués par une mère poule juive. Nous éprouvons tous cette même ivresse élitiste d’enfin en être, ce même vertige en face de nous-même tout-puissant. Mais seulement en face de notre image. Car nous sommes les seuls à nous voir ainsi : brillants, irrésistibles, beaux. Aux yeux des autres, de tous les autres, ici et ailleurs, nous demeurons ordinaires.
Il devient alors impossible de ne pas faire allégeance à la toute puissance du Grand absent qui domine le tumulte de nos pensées : le créateur du lieu, l’inventeur, l’auteur, le dramaturge, le metteur en scène, le scénographe, l’architecte, le philosophe, le psychologue, le designer barbu, le costumier, l’accessoiriste, le cuistot et en fin de compte l’assassin qui nous a vu nus avant de nous redessiner. Sa came est dure. Quand on franchit la porte, la sortie sur le trottoir est brutale, mais l’extase à l’intérieur, quoique brève était puissante. Nous reviendrons, ramage et plumage . Aïe mama !

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Auteur : L'homme à la cloche

"La question que les temps veules posent est bien: qu'est-ce qui résiste? Qu'est-ce qui résiste au marché, aux médias, à la peur, au cynisme, à la bêtise, à l'indignité?" Serge Daney

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