Modiano en diffuseur.

C’est avec un immense plaisir que je m’autorise à reproduire ci-dessous la critique littéraire d’Eric Chevillard à propos du dernier roman de Patrick Modiano (incompréhensible prix Nobel de littérature), parue dans Le Monde en octobre et que je n’avais pas lue.Modiano

Patrick Modiano, créateur d’ambiance.

Pour certains écrivains, l’unité de mesure est la phrase. Chacune doit produire son effet, que celui-ci soit poétique, humoristique, dramatique ou euphonique. Si elle s’articule évidemment aux autres, elle vaut pour elle-même, on peut l’isoler, on pourrait la citer. Pas ou peu de phrases prétextes pour ces écrivains, de phrases ouvrières destinées seulement à faire progresser l’intrigue. Leur art est aussi impérieux que celui du ferronnier. Secrètement, ils voudraient retordre ainsi à leur convenance chaque mot, chaque syllabe, chaque lettre peut-être.

Mais d’autres auteurs, à l’inverse, ­tiennent la phrase pour la pièce neutre d’un puzzle. Sa découpe particulière est anodine, elle n’existe que pour faire corps avec les autres et créer ce que nous appellerons une atmosphère. Prenons l’œuvre de Patrick Modiano. Ses romans ne sont pas des livres mais des aérosols : ambiance Modiano. Celle-ci se diffuse doucement dans notre petit salon de lecture et souvent en effet elle ravit notre âme : De si braves garçons ou Un pedigree (Gallimard, 1982 et 2005).

Patrick Modiano est depuis quarante-cinq ans une belle figure de notre littérature, un écrivain qui vit son succès avec une élégante modestie et poursuit incontestablement une quête personnelle dans les brumes du passé. Il forme avec J. M. G. Le Clézio une sorte de couple dont l’antagonisme littéraire ordonne une symétrie aussi parfaite que celle des deux hémisphères. D’ailleurs, ils se partagent le monde. Au premier, la mer, le soleil, l’azur ; au second, le crépuscule, le brouillard, les matins blêmes, ou encore cette « tristesse qui s’accordait bien à la terrasse déserte où l’éclairage laissait des zones de pénombre ».

J’extrais cette phrase du nouveau roman de Modiano, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier. On connaît la dilection de celui-ci pour la géographie et la toponymie parisiennes. Elle se vérifie ici encore et le lecteur a parfois l’impression de suivre un itinéraire scrupuleusement détaillé plutôt que de lire un roman. A recommander aux touristes en visite dans la capitale. Sans compter qu’un livre dans le vent d’automne se ­replie beaucoup plus facilement qu’un plan. On me pardonnera ces innocentes moqueries. Je me les permets car, cette fois, le charme opère surtout en référence à une œuvre dont ce roman n’est que l’évocation fluette. Lui-même se ­dérobe à toute appréhension. Les inconditionnels vanteront encore la fameuse « petite musique », mais n’est-ce pas la définition même de la rengaine ? Comme le roman est mince (150 pages), on parlera d’une épure. Certes, mais la littérature selon Modiano est déjà tout en ellipses et, s’il persiste à l’amaigrir encore, les mots eux-mêmes y seront bientôt implicites. Et que restera-t-il alors ?

« Presque rien. » Ainsi commence le roman et l’on pourrait sans doute y lire le credo de cette esthétique littéraire du moindre, du ténu, du flou, de l’évanescent. C’est pourtant l’histoire d’une tentative d’élucidation. Le passé se rappelle soudainement au souvenir de l’écrivain Jean Daragane lorsqu’il reçoit l’appel téléphonique d’un homme qui a retrouvé son carnet d’adresses et qui enquête comme par hasard sur l’un des noms qui s’y trouvent inscrits, Guy Torstel. Ce dernier n’évoque à Daragane que de très vagues et confus souvenirs qu’il s’efforce alors de préciser. Cette remémoration, qui le ramène à son enfance, est elle-même trouée d’autres flash-back, si bien que, à défaut de se perdre dans le quartier, le lecteur ne sait bientôt plus quelle heure il est ni en quel temps il se trouve. Le mystère se rapporte-t-il aux secrets honteux d’anciens collabos ? Tout cela ne serait-il qu’une hallucination de la mémoire ? Rien n’est sûr. Plusieurs époques se superposent, Paris se cache dans sa banlieue, Daragane lui-même semble très désemparé : « Cette période de sa vie avait fini par lui apparaître à travers une vitre dépolie. (…) on ne distinguait pas les visages ni même les silhouettes. »

C’est un peu le problème, en effet. L’homme qui a retrouvé le carnet se révèle à son tour n’être « qu’un employé fantôme d’une agence imaginaire ». Il est flanqué d’une jeune femme, Chantal, qui inévitablement rappelle à Daragane une autre Chantal qu’il a connue jadis (ou était-ce naguère ?). Selon Modiano, la vérité des êtres et de leur histoire n’existe que dans le passé, un passé qui se dérobe encore lorsqu’ils font l’effort de s’y ­transporter. Nous sommes en deçà de la nostalgie ; le temps fuit par le fond comme la fumée d’un pot d’échappement. Du coup, nous progressons à re­culons dans ce jeu de piste émaillé aussi de références secrètes, une réplique cachée du Pickpocket de Robert Bresson, ou les noms du philosophe Maurice Caveing et de Minou Drouet.

« Tout ce passé était devenu si trans­lucide avec le temps… une buée qui se dissipait sous le soleil. » Hélas, c’est bien l’effet que nous fait ce roman. Il s’évapore à mesure que nous le lisons. Et nous pouvons nous demander si Patrick Modiano, las à la fin des brumes cotonneuses, des boutiques obscures et du café amer de la jeunesse perdue, ne fait pas sien ce regret joliment exprimé par son personnage de n’avoir pas été plutôt « un Buffon des ­arbres et des fleurs ».

Je m’autorise également, avec un non moins grand plaisir, à reproduire le post N°2452 paru sur l’Autofictif , le blog d’Eric Chevillard.

Voilà de longs mois déjà que je ne réponds que par des blagues aux propos insultants de Pierre Bergé à mon égard. Je ne suis pas de ceux qui pensent en effet qu’il devrait s’interdire de donner son avis sur ma chronique du Monde des livres au prétexte qu’il est propriétaire du journal. Emporté par sa vindicte, il lui arrive cependant de me calomnier – ainsi mon article sur Modiano n’était pas un éreintement en règle, mais une critique respectueuse et nuancée.

Puis voilà que j’apprends qu’il me traite maintenant de connard (sic) depuis la branche de Twitter où il croasse ses imprécations. Cela confine au harcèlement moral, non ? J’ai donc le choix : ou bien je lui envoie ma démission – mais pourquoi pas des fleurs avec ? Ou bien je m’immole par le feu dans le hall du journal.

Ou j’attends plutôt qu’il me vire ; et au moins les choses seront claires.

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Auteur : L'homme à la cloche

"La question que les temps veules posent est bien: qu'est-ce qui résiste? Qu'est-ce qui résiste au marché, aux médias, à la peur, au cynisme, à la bêtise, à l'indignité?" Serge Daney

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