MARTIAL RAYSSE AU CENTRE POMPIDOU.

Poissons d'Avril. Martial Raysse. 2007.
Poissons d’Avril. Martial Raysse. 2007.

J’ai toujours aimé Martial Raysse. Toutes les périodes de Raysse. Raysse c’est de la modernité vivante. L’air du temps, c’est ce qui reste quand Raysse est déjà passé à autre chose.

On a découvert Raysse avec des images pop acidulées, des plexi graphiquement découpés, des installations où il ne manquait de Bardot, les néons des sixties, Ingres, sa Grande Odalisque Made in Japan et son Bain Turc, visités, re-visités, re-revisités…  Et puis il a fait du cinéma. Et des assemblages de petits machins dans des tubes transparents, tout ça hyper clean, hygiénique et bourré d’humour. Après il y a eu des boites en bois dans lesquelles au lieu de ranger des fiches quadrillées en bristol, il faisait pousser des  champignons hallucinogènes en papier mâché.

On aurait pu ne pas le prendre au sérieux, mais au milieu des années soixante dix, virement de bord (vraiment ?), il se met à peindre des grandes détrempes (tempera) au dessin subtil avec une palette de couleurs unique, des bleus et des verts qui n’appartiennent qu’à lui.  Le voilà parti l’oeil brillant revisiter les  mythes et les classiques, mais les avait-t-il jamais quittés ?  Et il passe des sculpturettes en papier mâché à la sculpture grand format en bronze. Qu’il était beau son projet de sculpture pour le bicentenaire de la Révolution française ! Quel bonheur que ses fontaines à Nîmes !

Ne jamais oublier que Martial Raysse est un poète engagé dans la peinture parce que c’est un langage universel et que Raysse qui aime les hommes veut pouvoir parler à tout le monde.

Du monde, il n’a pas peur d’en montrer et grandeur nature. la claque monumentale reçue avec le Carnaval à Périgueux au Musée du Jeu de Paume en 92, trois mètres sur huit !  La folie Antoine (1999)  3 mètres sur quinze…  Ici plage, comme ici-bas (2012) et ses couleurs explosives : 3 mètres sur neuf. La peinture jubile, explose et triomphe. La peinture de Raysse encore et toujours impose sa modernité tonique et lucide.

Martial Raysse. Rose des sables. 2004
Martial Raysse. Rose des sables. 2004

Pourtant, coupe de champ en main,  les petits dandys se plaisent à la déclarer morte. L’âge est aux pixels, au multimedia et au mixed-media. La peinture c’est vieux. La peinture c’est ringard. La peinture n’a plus d’avenir.

« La peinture est morte. Vive l’art conceptuel. Vive les installations. Vive tout. Vive les performances. Vive le trash. Vive n’importe quoi. Tout le monde est artiste. Vive Jeff Koonz. Champion du monde avec Damien Hirst. Vive Marc Quinn. Le laid c’est très joli. Vive KaiKai Kiki. Vive Murakami. L’art c’est politique. Vive Weiwei. Vive le fric. Vive moi. Etc. »

Mille prétendus artistes-plasticiens, gandins pédants et mirliflors punks, exploitent encore et encore sans vergogne les dernières miettes, les ultimes confettis de la fête que nous avaient offerte il y a cinquante ans Martial Raysse et la joyeuse bande des Nouveaux Réalistes iconoclastes réunis par Pierre Restany. Non seulement, ils récupèrent et recyclent les poussières, mais ils exigent qu’on s’extasie, qu’on crie au génie. Tout cela est terriblement triste, sans souffle, sans générosité, sans beauté. Toutes ces insignifiances sont montées en épingle par des curateurs avides, des commissaires priseurs et des galeristes complices, dans la course effrénée à la côte,  elles seraient parait-il chargées de « messages » essentiels (ou de « non-messages » essentiels).  Le public des bogogos fortunés est sentencieusement encouragé à s’esbaudir à Bâle, Miami et à la FIAC devant des superstars de bazar.

Il ne nous reste plus tant de vrais peintres contemporains en France… Combien ? On aurait tort de les maltraiter.

Pour qu’on comprenne bien où en est la peinture en France, je cite le court texte de Martial Raysse en exergue du catalogue de l’exposition :

(…)  Pour ce qui est des vingt dernières années, je témoigne toujours mon amical respect aux bien rares personnes qui se sont vraiment intéressées à mon travail.

Je remercie Mme Catherine Thieck pour la constance avec laquelle elle a alors défendu mon oeuvre.

Oeuvre qui n’a dû de perdurer et de se déployer qu’à la clairvoyance et la générosité de M. François Pinault et de M. Marin Karmitz.

Je leur dis merci à nouveau de tout mon coeur.

Martial Raysse.

Ne boudez pas le plaisir de voir Raysse au Centre Pompidou. Raysse séduit par son mélange de formalisme et d’ironie, d’audace et d’élégance. Raysse compose des ensembles complexes avec un sens de l’équilibre stupéfiant. En véritable poète visionnaire, il dépouille tout ce qui est futile, il met l’essentiel à nu avec force et pudeur, c’est à dire qu’il révèle le cœur des choses, il touche juste comme seule la poésie peut toucher.

Raysse revient avec une variété de couleurs inouïes. Un instant on pourrait croire qu’il a ressorti sa palette pop-fluo des « sixties », mais non, là encore, il surprend par l’acuité de son regard. Ces personnages excessivement présents, perturbants de réalisme qui nous dévisagent, ces portraits en gros plans (Séraphine, Tue-moi Yasmina, Ces deux gars là), cette foule d’anonymes qui semble nous observer sous un soleil niçois depuis cette « fresque carnavalesque » (Ici plage, comme ici-bas) il suffit de quitter le musée pour la retrouver dans la rue. C’est nous.

Martial Raysse. Souvienne vous de moi, souvent.
Martial Raysse. Souvienne vous de moi, souvent.

Martial Raysse est le peintre français de ma génération de baby-boomers, un défricheur, un grand-témoin, mieux : un révélateur. Comme le furent au cinéma, souvent Godard et Truffaut, toujours Malle, mais aussi Gainsbourg et Baschung pour la chanson. Je vous laisse choisir vos écrivains.

Si vous êtes en fonds, très beau catalogue avec un magnifique texte de la curatrice Catherine Grenier : Martial Raysse ou le dernier peintre. A lire.

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Auteur : L'homme à la cloche

"La question que les temps veules posent est bien: qu'est-ce qui résiste? Qu'est-ce qui résiste au marché, aux médias, à la peur, au cynisme, à la bêtise, à l'indignité?" Serge Daney

3 pensées sur “MARTIAL RAYSSE AU CENTRE POMPIDOU.”

  1. Je suis allée la voir aujourd’hui. Je ne connaissais pas du tout cet artiste (mais je n’ai commencé à travailler mon oeil qu’il y a peu et je ne connais pas grand monde dans le domaine pictural). On commence par un pop art un peu narquois et plein d’énergie, des classiques revisités veloutés et sensuels, et puis tout change, les couleurs qui claquent disparaissent, on est dans les bruns, bleus et verts, dans des arbres comme des fleurs, des traits lancés et minutieux, des toiles « à moitié peintes » (je m’exprime mal) qui me font penser bizarrement à la fois à certaines estampes, à ces petites boites à bijoux ornés peintures naïves ovales sur le dessus et à de vieilles tabatières. Parfois j’ai cru voir des réminiscences Boschiennes, d’enluminures, d’autres fois je ne suis pas rentrée dans l’espace – trop mystérieux. Manque de culture mythologique et spirituelle sans doute. Je suis sortie très déconcertée, saisie par un mélange d’intégrité et de sarcasme et puis à la librairie je suis tombée sur un petit opus poétique, à tomber. Il n’était plus temps de remonter les mots sur les coups de pinceau. Dommage.

    1. Il n’y a aucun sarcasme chez Martial Raysse ! De l’ironie tout au plus. Je suis convaincu que Raysse aime profondément les gens qu’il peint.
      Je suis désolé que les très grandes toiles ne t’aient pas interpellée. Elles ne me semblent mystérieuses ou énigmatiques qu’en surface. Je reconnais tous ces gens qui les peuplent, je les vois avec leurs bizarreries, dans la rue, dans le métro, et je m’y vois aussi.Ce qui semble étrange est tellement réel !
      Oui, Raysse est clairement un poète (plus encore que Picabia) et l’écrit ne l’a jamais quitté.

  2. Ah oui! Raysse…
    Le plus grand peintre français! Parfois on l’oublie un peu tellement il se tient on the edge. Et quand il revient dans votre champs visuel on se reprend la claque de chez claque! Pour ma part, ça fait 30 ans que ça dure…
    J’irai au CGP. Merci pour l’alerte.

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