Liberté d’expressions acceptables.

On vit une époque

Il était une fois une bande d’hurluberlus goguenards, des escogriffes irrévérencieux, des trublions rigolards, des provocateurs impertinents, des poil-à-gratteurs grivois et des boit-sans-soif cyniques. Des affreux jojos qui ne respectaient rien, désacralisaient tout, se foutaient de la gueule du monde.

A côté de ces gars-là, Max et Moritz, Ribouldingue, Filochard et Croquignol, c’étaient des enfants de choeur.

Tuer tous

Tout cela va mal finir, pensaient les honnêtes gens de bonnes manières. « A force de tirer sur la corde, ça va leur revenir dans la figure et ils ne pourront pas dire qu’on ne les avait pas prévenus. »

L’époque était plus prospère, mais assez flasque. La bourgeoisie pas encore bobo, était repue, confite dans le bénitier des idées reçues et des convenances. Les nouvelles « classes moyennes » fleurissaient dans ses traces. Les voyous évoqués plus haut n’en avaient rien à foutre des mises en garde et des conseils de modération. Au contraire, leur cri de guerre était « Hara Kiri » et comme on leur avait écrit qu’ils étaient « bêtes et méchants », ils l’avaient revendiqué sous le titre de leur infâme torchon.

wolinski

C’était des empêcheurs de dormir, des entarteurs avant l’heure belge. Les drapeaux ricanant de la satire et de la caricature claquaient au mat de leur navire. Chaque semaine, ils scandalisaient les prudes et régalaient les petits vicieux cachés dans le cochon qui sommeille avec de nouvelles effronteries.

Wolinski et les femmes

C’était gros, c’était souvent gras, voire libidineux, c’était toujours excessif et parfois injuste, mais cela oubliait d’être con. Ce n’était ni bas, ni vil, ni facile, ni racoleur. Grossier plus souvent que mignard, mais jamais vulgaire, car sous leur airs de fripouilles, de canailles et de vauriens se cachait une sacré bande de princes, d’aristocrates et d’hommes d’honneur. Il y avait toujours de la bravoure dans leurs défis. – « A la fin de l’envoi, je touche ! » N’est pas caricaturiste ou polémiste qui veut, il ne suffit pas de forcer le trait pour être Daumier ou Rochefort.

En novembre soixante-dix, le gouvernement excédé canonne l’embarcation des séditieux : « interdiction à l’affichage et à la vente aux mineurs ». Touché et coulé.

– Même pas peur, s’en fout la mort, s’époumonent les frères de la côte. Aussitôt un nouveau radeau apparait, ce sera le premier Charlie.

racistes

cul de juive

télé

Quarante cinq ans plus tard. Nous vivons un âge schizophrène de rigolade stupide, de dérision médiatique permanente et simultanément de susceptibilité communautariste généralisée à fleur d’épiderme.

CanteloupRuquierchanouarthur

Thiaba Vingt-Trois Cukierman Marwan Muhammad

Le temps est à la connerie lamentable diffusée en boucle, au moins que nul (Baudrillard soulignait : « La nullité est une qualité secrète qui ne saurait être revendiquée par n’importe qui. ») et à un désir mou de tolérance de bon goût : « on ne devrait pas se moquer de ça ni de nous ».

Passé le choc accablant et le sursaut de révolte qui ont suivi les tueries de janvier, on sent à nouveau sourdre un appel veule à la modération, à la retenue. Il y aurait finalement des limites à la bonne et saine caricature. Il ne faudrait pas trop secouer la société au risque de la casser, déjà qu’elle est mal en point. Il ne faut pas blesser inutilement, il ne faut pas humilier ceux qui se sentent stigmatisés, il faut faire preuve de plus de magnanimité. Surtout envers les religions, clament les prêtres dans une belle unanimité. On est passé de « Touche pas à mon pote » à « Touche pas à ma foi ».

Donc, l’indispensable et sain blasphème, bien que légal n’est toléré que du bout des lèvres et vivement déconseillé ainsi que les blagues racistes, les plaisanteries antisémites, les vannes homophobes (LBGT-phobes), les polissonneries machistes, les cochonneries salaces sexistes, les railleries à propos des handicapés moteurs et mentaux, les parodies à caractère ethnique ou anti-européennes, les mises en boite des chauffeurs de taxi et les vacheries à propos des fonctionnaires.

On évitera systématiquement le second degré qui n’est pas accessible à tout le monde. Pour ventiler et se pisser dessus de rire, il nous reste tout de même la possibilité de brocarder les grands patrons, les banques, le corps politique national dans son ensemble lequel est largement consentant ainsi que les animateurs de télévision et les artistes de variété qui savent qu’en bien ou en mal, peu importe, l’essentiel c’est qu’on parle d’eux.

Par contre, comprenez-moi bien, le bras armé du glaive de la justice ne doit pas trembler. Il s’agit d’être d’une vigilance sans faille, tolérance zéro, je veux des écoutes fines, des exécutions foudroyantes, des actions exemplaires, karcherisation implacable, compactage cellulaire obligatoire dés le premier pet de travers et que tout ce qui ne peut pas être utilement recyclé soit illico bouté hors de France. Est-ce-clair ?

C’est dans ce contexte que l’organisation de lettrés « PEN AMERICA free expression literature » (membre de l’ONG Pen Intl.) qui défend la liberté d’expression, l’amitié entre les écrivains du monde entier, la promotion de la culture etc., a décidé de décerner son prix annuel à Charlie Hebdo.

Parmi les 4 000 adhérents, il n’y a pas eu d’unanimité spontanée. Après le refus indigné de 6 premiers auteurs de participer à la cérémonie car Charlie est à leurs yeux un journal raciste et islamophobe, 200 autres ont signé une lettre de protestation affirmant qu’ils se refusaient à encourager Charlie à franchir aussi régulièrement la ligne jaune de l’acceptable. Il n’est pas inutile de souligner que de l’autre côté de l’Atlantique la laïcité française est une curiosité au mieux incomprise et plus généralement mal vue (une forme typique d’arrogance française et de mépris pour les autres cultures jugée intolérable).

pen dinner 2015

Sous haute protection policière, le cocktail puis dîner de gala de 800 couverts à 1 250 $ le strapontin s’est tout de même paisiblement déroulé au Museum d’Histoire Naturelle de N.Y. Il y avait du beau linge à table et pas de perturbateur nu bondissant sur la scène. Deux ambassadeurs de Charlie, Mrs Biard et Thoret, ont fait le voyage depuis la France pour saluer le public, recevoir le prix « du courage de la liberté d’expression », remercier le jury et recueillir une « standing ovation » des convives après avoir prononcé des banalités de circonstance : « Plus nous sommes nombreux, plus ils sont faibles« (sic).

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Mais un prix qui récompense quoi au juste ?

– La qualité du travail de caricaturiste du journal ? J’en doute.

– Le courage de la rédaction du journal engagée dans un combat héroïque pour la liberté d’expression ? Probablement, mais je ne suis pas certain que Charlie se soit jamais sérieusement considéré comme un journal militant pour la liberté d’expression. Pour la lutte contre la bêtise et l’obscurantisme, c’est certain, et la liberté d’expression est une condition pour que cela soit possible, mais Charlie n’était pas l’organe de Amnesty International. Malgré quelques rares avatars judiciaires sans conséquences, il y a longtemps que Charlie n’est plus poursuivi et sanctionné par la justice française. Défendre la liberté d’expression des autres ailleurs c’est honorable, mais ce n’est pas la même chose que de l’exercer sur place à ses risques et périls.

– Le défi lancé par Charlie au terrorisme islamiste en publiant des caricatures du prophète ? Je ne pense pas que les couvertures de Charlie étaient conçues pour foutre le feu au cul du Daesh ou d’Al Qaida. Ce n’était qu’un exercice de blasphème ordinaire. D’ailleurs le prix décerné se veut-il vraiment un encouragement à persévérer sur ce même thème ? J’en doute.

– Une manière d’honorer à titre posthume les douze victimes dont sept membres de la rédaction – et pas seulement cinq caricaturistes – assassinées par des terroristes ? C’est le plus simple et le plus probable. On évite de rentrer dans le détail, les ennemis de nos ennemis sont nos amis. Le monde occidental dans son ensemble s’est déjà senti solidaire de Charlie, s’est même déclaré être « Charlie » sans trop savoir au juste de quoi il s’agissait. On décerne donc à Charlie l’Oscar du Lion d’Or du Pen America de la liberté d’expression. Speech d’Alain Mabanckou qui rend hommage aux et à. Speech de Dominique Sopo de SOS Racisme qui a fait le voyage pour rappeler qu’il ne faut pas oublier que, ni que.

Je n’approuve pas.

tout foutre en l'air

Le choix de Charlie pour ce prix repose à mon avis sur un malentendu. Les américains ne possèdent aucune tradition de presse dédiée à la provocation, au blasphème, au grotesque et à l’outrage. Je pense que rares sont les américains familiarisés avec les codes de Hara Kiri puis Charlie sous ses différentes formes. Surtout c’est voler un peu tard au secours de la victoire, Charlie a déjà bénéficié d’un soutien médiatique considérable et n’avait aucun besoin d’un prix supplémentaire.

Je pense comme certains membres protestataires qu’une ONG américaine dédiée à la défense de la liberté d’expression aurait pu être mieux inspirée pour décerner son prix. Les combattants de la liberté d’expression méconnus méritant la protection que pourrait leur apporter la mise en lumière de leur travail par le Pen sont nombreux.

Faute d’inspiration, le jury du Pen aurait encore pu choisir Edward Snowden lanceur d’alerte en fuite depuis deux ans en juin pour échapper aux foudres de la justice américaine, ou Julian Assange que l’on commence à oublier, réfugié depuis 3 ans en juin dans l’ambassade d’Équateur à Londres bien plus pour échapper à la vindicte américaine qu’à la justice suédoise.

Je n’approuve pas la réception de ce prix par les deux ambassadeurs de Charlie. Je ne peux pas m’empêcher d’imaginer ce qu’auraient été les réactions des pères fondateurs, Cavanna, Reiser, Choron, Cabu ou Wolinski si on les avait invités à aller chercher un prix de la liberté d’expression du Pen America à New-York devant un parterre de huit cents convives de la jet-set littéraire en tenue de soirée !

J’imagine plus facilement les couvertures auxquelles nous aurions échappé sur le sujet.

En hommage à Reiser.

Mise à jour du 9 mai :

Cela ne s’arrange franchement pas pas avec le bouquin d’Emmanuel Todd que l’on a connu plus sérieux et mieux inspiré. Mais pourquoi faut-il que le premier ministre, Manuel Valls en personne lui réponde ? Ne dispose-t-il pas d’un assortiment de plumitifs de gauche assermentés mobilisables en fonction des sujets ?

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Auteur : L'homme à la cloche

"La question que les temps veules posent est bien: qu'est-ce qui résiste? Qu'est-ce qui résiste au marché, aux médias, à la peur, au cynisme, à la bêtise, à l'indignité?" Serge Daney

6 pensées sur “Liberté d’expressions acceptables.”

  1. Plumtifs de gauche. « De gauche » tu es sûr ? Sa tribune melliflue est déjà peut-etre « plumitive ».
    Je suis peut-être cynique mais cette « récupération » de tous bords était prévisible, encore que cet hommage outre-atlantique soit assez étonnant … sinon ironiquement divertissant.
    Serrons nous les coudes, les gars, les sarrasins sont à nos portes … Et que je te colle par dessus un patriot act que même Trevidic, juge anti-terroriste, considère comme dangereux.
    Pour le livre de Todd, pas d’avis, pas lu l’Obs (j’aime pas le principe des « bonnes feuilles » qui conduit souvent à se dispenser du reste) et j’ignore s’il est sorti en librairie déjà. Mais je lirai sûrement. Le bonhomme est agaçant (c’est un euphémisme), mais devant ce bouclier unanime , je m’interroge. C’est d’ailleurs un petit évènement en soi. Comme le rappelle Christian Salmon, Benjamin Stora bien avant Todd pointait déjà « L’absence de la jeunesse des banlieues [dans les manifestations], une France invisible qui ne se reconnaissait pas dans le roman national en train de s’écrire ». Peut-etre était-ce une constatation éminement parisienne … Va savoir. En attendant, cet article que je trouve instructif :
    http://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/100515/l-esprit-du-11-janvier-et-la-danse-macabre-de-la-laicite

    PS : Ai dû m’y reprendre plusieurs fois pour laisser ça. Dur ton garde chiourme …

    1. Je pense honnêtement qu’il y a plus de plumitifs bénévoles à gauche que d’écrivaillons de droite au service de la botte. Pas lu les bonnes feuilles, lu les propos courroucés de Todd-le-furieux qui m’a l’air tout à fait aussi proche de l’apoplexie ou du raptus que son copain Valls-le-sanguin qui frôle le coup de sang chaque fois qu’il ouvre le bec. Je n’ai pas de solution ni de recommandation pour rallier (à quoi ?) la jeunesse des banlieues, surtout celle qui ne se reconnait dans rien d’autre que son lamento victimaire, s’en nourrit et s’en contente.
      Ps : je crois que mon cerbère virtuel (« garde chiourme » tu y vas fort !) se méfie des commentaires avec lien. Mais il a fini par accepter ton commentaire après l’avoir reniflé. C’est un bon cerbère.
      Je lis le topo de mediapart.
      Pardon, je n’ai lu que les 12 premières lignes du topo payant de Mediapart. Mais je crois en piger la teneur. En 12 lignes je classe illico l’auteur (C.Salmon) dans la catégorie des tribuns amateurs et des plumitifs de gauche. Elle est pas belle sa phrase : « L’esprit du 11 janvier » tombé sur des millions de manifestants rassemblés à la mémoire des victimes des attentats contre la rédaction de Charlie Hebdo et l’Hyper Casher de Vincennes s’est mué en une mêlée confuse, une danse macabre avec son cortège de masques grimaçants, de postures héroïques et de dénonciations. » Magnifique !

  2. Bon sang cet article fait à la fois incroyablement de bien et en même temps il rend triste parce que clairement les choses évoluent et c’est pas dans le bon sens… Et on imagine pas les voir s’arranger dans une avenir proche ni même lointain en réalité.

    1. Je partage ton opinion. Il y a des sketches de Coluche et de Desproges qui ne seraient plus supportés aujourd’hui, d’ailleurs ils ne sont plus jamais diffusés ni à la radio, ni à la télé.
      Les plus anciens se souviendront que l’immense Jean Christophe Averty avec « Les raisins verts » émission née en 1963 sur la seule chaîne de télévision française (avant la naissance en 67 de la Deuxième Chaîne de l’ORTF) et encore en noir et blanc, faisait « presque » du Hara Kiri à la télé avec entre autre la séquence : « Un jeu bête et méchant avec le professeur Choron ».

      1. Oui et à une époque où le le regard gouvernemental sur la télé était assez pesant. Comme quoi avec un peu d’astuce …

  3. Ok 100% d’accord… le prix de la fibre nespression avec mousse et frimousse d’acteur engagée dans la reconnaissance de soi!… pour s sûr les fondateurs auraient illico presto fait un tranfert !
    Croasse de Jacasse

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