L’homme qui sortait des chapeaux de son lapin.

Envoyee_specialeUn de mes plus grands plaisirs culturels reste de voir un prestidigitateur possédant le bon baratin se moquer de nous avec humour et élégance.

Je m’amuse quand on déjoue avec un sourire innocent toutes mes certitudes. J’aime être berné à répétition à l’aide d’un simple jeu de cartes, de trois gobelets en plastique, sans pin up, sans fumigènes, sans accessoires compliqués.

Le dernier livre de Jean Echenoz Envoyée spéciale est un sommet du genre. Tout n’est que passe-passe, jonglerie, trompe l’œil du lecteur et manipulations d’illusionniste.

L’intrigue et l’écriture sont naturellement complices. Parfois l’auteur, tel Hitchcock dans ses films, se glisse furtivement au coin d’une phrase.

Il y a une telle jubilation dans Envoyée spéciale, un tel plaisir d’écrire, une telle impression de facilité que toute cette magnifique horlogerie millimétrée semble à la portée du premier écrivain venu. Mais ce n’est pas à la portée du premier romancier venu de conclure avec grâce une phrase on ne peut plus stylée par quelques trivialités crues d’ordinaire réservées aux douches des stades ou aux vestiaires des commissariats de police.

Et lorsque le lecteur se croit devenu fine mouche et pense, par exemple page 269, deviner où on l’entraîne et quel est l’homme qui conduit le taxi, l’auteur qui l’a vu venir, le piège d’un coup sec entre deux tirets, au milieu de la phrase :  » – non ce n’est pas Hyacinthe –  » et poursuit celle-ci comme si de rien n’était.

Echenoz, à lui tout seul, c’est une dream team. On reconnaîtra des gourmandises encyclopédiques chères à Perec, des amusements syntaxiques que n’aurait pas reniés Queneau, des truculences qui sentent bon leur Fréderic Dard, etc.

Le funambule s’amuse tout autant en dynamitant une à une toutes les conventions du roman d’espionnage classique façon Jean Bruce ou Gérard de Villiers et même de leurs pastiches lautneriens. Alors oui, de fil en aiguille, on ira à Pyongyang, bien entendu, mais par des chemins délicieux qui n’appartiennent qu’à Echenoz.

C’est du grand art. Bravo l’artiste !

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Auteur : L'homme à la cloche

"La question que les temps veules posent est bien: qu'est-ce qui résiste? Qu'est-ce qui résiste au marché, aux médias, à la peur, au cynisme, à la bêtise, à l'indignité?" Serge Daney

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