Lettre ouverte à Nathalie Kosciusko-Morizet.

Madame,

dire que je suis déçu est un euphémisme. Je suis en colère contre ma stupéfiante candeur. Naguère, durant le mandat de Nicolas Sarkozy, je ne vous aimais guère. Je n’appréciais pas ce qui me semblait être une posture, un personnage fabriqué, un coupé-collé d’intelligence brillante, de chic parisien, de féminisme de surface et de louvoiements opportunistes. Et puis je vous ai oublié.

Jusqu’à ce que dans l’interminable et assommant bavardage politicien pré-électoral qui nous accable depuis plus d’un an, et bien que peu attentif en général aux propos de votre famille politique, je distingue votre voix, vos idées, vos mots et votre attitude.

Il m’a semblé que vous étiez différente. J’ai été intrigué. Vous avais-je – comme tant d’autres, mal jugée ? J’ai acheté votre livre « Nous avons changé de monde », je l’ai lu avec attention et je l’ai apprécié.  Il m ‘a semblé contenir beaucoup d’idées fraîches et justes.  J’ai aimé vos références inattendues à Edgar Morin, Jean Baudrillard, Tyler Cowen, Febvre & Crouzet. Autant d’heureux signes de votre ouverture d’esprit. Je l’ai recommandé autour de moi. Je vous ai écoutée à la radio, je vous ai trouvée convaincante. J’ai soutenu votre combat pour participer à la primaire de la droite et du centre. Je vous ai suivie lors des débats télévisés, j’ai trouvé que vous vous distinguiez de vos rivaux avec finesse, justesse et même un certain courage. J’ai appelé mes amis de la gauche dépitée à aller voter pour vous plutôt que pour Alain Juppé comme ils s’apprêtaient à le faire. J’aurais voulu vous voir décoller un peu plus des archaïsmes de votre parti pour esquisser un pas vers le centre haut, mais vous n’aviez peut-être pas dit votre dernier mot.

En attendant, durant cette fichue primaire, vous avez multiplié les bourdes et les erreurs de communication : un site web utilisant un sabir germanopratin caricatural, fleurant les couloirs de la rue Saint Guillaume, des photos de campagne ringardes, flirtant avec la sulpicerie (un signe annonciateur auquel j’aurais du accorder plus d’attention).

Je ne m’attendais certes pas à vous voir finaliste, mais votre faible score m’a tout de même déprimé. Après avoir désespéré de la gauche, je retrouvais ma vieille détestation de « la droite la plus bête du monde » selon la célèbre formule de Guy Mollet qui ne distinguait pas la poutre fichée dans l’œil de la SFIO.

J’ai même cru – un instant, mais un instant seulement, que votre camp ne vous méritait pas. Je me trompais. Vous méritez de demeurer plantée dans votre camp. Les écailles me sont tombées des yeux : Perfidia, vous n’étiez pas celle que j’avais cru aimer à travers les pages de votre livre et vos interviews à la radio. Vous étiez comme tant d’autres une toxicomane incapable de vous éloigner des cuisines et de la tambouille parlementaire. Je vous ai vu déserter au galop le clan Juppé pour le clan Fillon avec l’ardeur du cheval sentant le picotin. Ce n’était pas un simple ralliement, c’était une révélation, une illumination.

En rentrant soudainement dévote  dans les dans l’ordre Fillonien vous prêtiez allégeance au pontife pour obtenir la sacro-sainte circonscription, et pas n’importe laquelle, de préférence une bonne, celle de la Dati.

La circonscription c’est l’assurance-vie du politicien. J’avais sous-estimé votre dépendance. Pour une circonscription dans le 6e arrondissement de Paris, il vous fallait naturellement être parmi les tous premiers à poser genoux à terre et baiser l’anneau de Honnête François.

Commença alors suite aux révélations du Canard Enchaîné, la lapidation, la mise en croix puis la descente infernale de Honnête François dans le maelström qui l’entraine désormais  vers les abysses.

– Ah pour être dévot, je n’en suis pas moins homme.

Je n’ai pas entendu votre voix, quand d’autres non moins vertueuses que la votre s’élevaient pour prendre de la distance avec ce Tartuffe très troisième république qui déclarait la main sur le coeur : « Je sais que c’est dégueulasse ce que j’ai fait, mais c’est légal et d’ailleurs tout le monde le fait, alors circulez, y-a rien à voir ».

Quand Honnête François renia publiquement la promesse télévisuelle donnée solennellement aux Français : « Juré, craché, sur la tête de Pénélope, cochon qui s’en dédit, croix de bois, croix de fer, si je mens je vais en enfer, si jamais des fois que je serais mis en examen, je laisse tomber l’affaire », et qu’au contraire, il se dépeint en martyr chrétien, en voix pure et droite que les méchants veulent à tous prix faire taire, la victime d’une odieuse cabale, d’une machination policière, de la haine des juges, d’une conjuration des imbéciles Hollandais, d’un complot macroniste, d’un coup monté de DAESH etc., nombreux furent ceux parmi les membres de son propre club qui déclarèrent que cette fois c’en était trop, et ils abandonnèrent le forcené hagard à son destin fatidique.

A la date d’aujourd’hui, vous êtes toujours cramponnée d’une main à une poutre du radeau dérivant d’Honnête François, l’autre main courageusement tendue, prête à saisir la première offre de circonscription de secours qui se présentera.Regardez-vous madame, le monde a changé sans vous, comble de l’ironie, vous êtes en retard sur votre propre ouvrage.

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Auteur : L'homme à la cloche

"La question que les temps veules posent est bien: qu'est-ce qui résiste? Qu'est-ce qui résiste au marché, aux médias, à la peur, au cynisme, à la bêtise, à l'indignité?" Serge Daney

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