Le ride

Le ride : Calgary (Alberta)  – Los Alamos (California).

Le récit de ce voyage solitaire en moto a fait l’objet d’une vingtaine de posts pendant le mois d’octobre 2013.  Ces posts ainsi que 3 ans de contenu du blog Boojumism ont été détruits et perdus lors de l’attaque par des hackers des serveurs de Mavenhosting alors que j’étais encore sur la route aux USA.

Je remercie mon amie Dominique L. qui s’est employée à sauver ce qu’elle pouvait par un laborieux travail sur les caches de Google. Elle a  pu récupérer le texte des posts avant qu’il ne soit complètement perdu  (Wow ! Chapeau Dominique !,  gratitude et génuflexion). Les photos et commentaires ont disparu. C’est à partir de ce qu’elle a pu retrouver et en le complétant avec les photos originales restées dans mon ordinateur et/ou d’autres que j’ai pu reconstruire ce qui suit – sans me priver à la relecture de corriger des fautes, erreurs, omissions etc. ici et là.

Ce run de motard a été possible grâce à mon ami Doug T. qui après quelques années passées à Calgary a décidé de retourner en Californie. Il m’a appelé un soir à Marseille pour me demander s’il devait mettre sa  BMW 100 GS Paris-Dakar de 1988 dans le camion de son déménagement ou si je préférais prendre un avion pour Calgary et la descendre par la route ? J’ai toujours rêvé d’un voyage dans le Nord-Ouest des USA. Montana, Oregon sont des noms qui m’ont toujours fait rêver. J’ai sauté dans l’avion.

– Doug, you are a true brother !

Je remercie le photographe californien Scott Toepfter du superbe blog It’s better in the wind qui sans me connaître m’a fait par retour de mail d’utiles suggestions d’itinéraires.

– « Whatever it is, it’s better in the wind ! »

Je remercie Kenny Austin ancien pilote de compétition et mécanicien de l’écurie course Ducati Canada qui s’est emparé dans son atelier-garage derrière sa maison de Calgary, d’une BMW de 25 ans, profondément assoupie depuis des années pour la remettre en 48 heures en état de parcourir sans aucune défaillance plus de 4 000 km. Un travail magnifique, des réglages parfaits, complétés  la veille du départ par l’acquisition in extremis d’un train de pneus neufs, des Conti Trail Attack, la seule et unique paire de pneus sans énormes tétons de cross disponible à Calgary dans les dimensions – obsolete – des grandes roues étroites de la GS de 1988 ! des pneus route et trail qui  se sont avérés en tous points excellents pour cet usage.  – Kudos Kenny !

1- La feuille de route. Environ 4 350 km.The Ride

2-    Mercredi 2/10. Veille du départ. 7h du matin. 10 th St. SE. Calgary (Al.) Canada.

Devant la maison, le grondement très particulier des locomotives diesel de la Canadian Pacific tractant les interminables trains de marchandises qui traversent le Canada.

Calgary-train

3 –  Calgary (Alberta) – Cranbrook (British Colombia) puis  Cranbrook (British Colombia) – Kalispell (Montana).

Prise en main de la moto. Pas l’habitude d’être si haut perché, assis très droit. Le saute-vent est inutile même à 110 km/h sur l’autoroute Transcanadienne vers l’Ouest en direction de Lake Louise. tout est plat. Brusquement les montagnes, la chaîne des Rocheuses me saute au visage ! Un instant plus tôt, elles étaient invisibles. Désormais, elles ne me quitteront plus jusqu’à la côte du Pacifique.

Premières impressions. Pour un européen, l’émotion esthétique communiquée par un paysage, un décor traversé tient rarement compte de la durée. Ce sont des instantanés. Des points de vue. Des tableaux. Des photos. Ici l’espace implique la durée et cela transforme tout. On traverse temporellement un espace considérable qui constitue un ensemble de paysages pour former un mega-paysage. C’est donc du cinéma, un immense travelling panoramique. Depuis l’embranchement (discret) sur la Transcanadian Highway 1, jusqu’à Radium Hotspring, la Kootenai Highway 93 serpente agréablement à travers la forêt et offre un point de vue sans cesse renouvelé sur des montagnes enneigées et cela dure pendant 110-120 km, sans traverser un seul endroit habité, mis à part sur les hauteurs de rares cabanes de rondins pour randonneurs perchées ici et là. Seules signalisations rencontrées, celles incitant à faire attention aux élans et à respecter la vie sauvage.

Après tant de beauté préservée l’arrivée et la traversée des petits patelins trop proprets avec leurs lotissements de vacances et leur golf obligatoire est toujours une déception. Toutes les micro et mini villes nord-américaines se ressemblent.

Cranbrook
Cranbrook

Cranbrook-2

Après Cranbrook, enchaînement de lacs plus merveilleux les uns que les autres. Un concours de photos pour boîtes de chocolats. Ils se superposent dans la mémoire pour former une super image, un composé de plusieurs lacs, un lac global ou un lac idéal, qui possède les reflets du ciel du matin, les scintillements éblouissants de midi et les couleurs profondes de cinq heures du soir. Végétation triomphante assortie.

Moyne Lake
Moyne Lake

Changement radical de sentiment en traversant côté américain de la frontière, les petits bleds agricoles de l’Idaho et du Montana avec leurs granges de bois noir et des épaves de matériel agricole dispersées alentours. Comme en France, il y a une Amérique d’en haut et une Amérique d’en bas. Je remarque deux femmes rudes, solides mais usées sortant d’un supermarché et chargeant leurs sacs de courses à l’arrière d’un vieux pickup GMC qui a connu de meilleurs jours. D’ailleurs même le supermarché aurait besoin d’un coup de peinture. Même les drapeaux américains qui toujours flottent partout semblent fatigués et les néons moins brillants. Je ne peux m’empêcher de penser au Let Us Now Praise Famous Men de James Agee illustré des photos de Walker Evans, un formidable livre consacré à trois familles de pauvres blancs vivant dans les Appalaches pendant la grande dépression (En français ici). Et si l’on me dit que cela n’a rien à voir. Je n’en suis pas si sûr.

Walker Evans
Walker Evans

3 – Kalispell (Montana) – Great Falls (Montana).

Kalispell, petite ville touristique sans grand intérêt vit de sa proximité avec le Glacier National Park et le Flathead Lake. Pas la peine de traîner sur place, mais impossible de rouler avant 10h30-11h, le temps que la température monte au-dessus de 5-6°. Départ ciel couvert inquiétant. direction Glacier Park, hélas fermé comme tous les autres parcs nationaux pour cause de connerie abyssale du parti républicain et des Tea partistes. Je ne suis pas le seul visiteur dépité ! Je le contourne donc par le Sud, direction Browning. La Highway 2 monte à travers la forêt, très peu de circulation, froid mordant. Les cimes neigeuses sont très proches et omniprésentes, un nouveau panorama à chaque virage. souvent une rivière en contrebas de la route. P1010432

P1010436Une voie ferrée apparait et disparait.  Il y a bien des trous dans le gris du ciel, mais la lumière n’est pas à la hauteur du rendez-vous avec les splendeurs qu’offre la palette des arbres. Non seulement toutes les nuances du jaune au vert, mais des transparences, des éclats, des épaisseurs, du mousseux… Il faudrait les pinceaux de Monet et de Renoir réunis. Et brusquement on arrive sur un plateau herbeux, une sorte de gigantesque causse battu par un vent violent, plus de 70 km/h. (On me dira que 48h avant, les vents ici atteignaient les 130 km/h). Je dois lutter pour maintenir la moto en ligne. P1010437

Dans un creux entre deux collines, Browning, une ville indienne, une petite ville accroupie, assoupie, frigorifiée, qui se tasse au plus bas contre la terre pour ne pas donner prise au vent. Rien ne dépasse les 3m. Je sors de la cuvette de Browning pour lutter pendant 150 km contre les rafales vicieuses d’un vent violent et turbulent. Avec quelques longs passages de traversée délicate de roadworks, au milieu d’engins énormes. Il n’y a plus de route, seulement une piste défoncée, caillouteuse, recouverte par endroit d’épaisses plages de redoutables gravillons dans lesquels les roues s’enfoncent. Nous sommes guidés par un 4X4 « Follow me » qui m’informe que je ne devrais pas être là. Il y avait effectivement un panneau « Motorcycle advisory » à 25 km dissuadant fermement les motards de continuer. Mais cela n’était pas formellement interdit de continuer et j’étais déjà trop fatigué pour me taper une immense déviation de plus de 100 km par le Hwy 2 vers Shelby avant de pouvoir redescendre par la 91 vers Great Falls. J’ai fait le pari que la Paris-Dakar devait pouvoir traverser un chantier US.  On m’assigne une place dans un convoi de camions. Je suis coincé derrière un semi-remorques qui soulève des nuages de poussière. Les travaux s’étendent sur 17 km. On avance au pas. Le vent n’a pas baissé d’un km/h. La route se poursuit avec des lignes droites déprimantes bordées de poteaux télégraphiques sans un virage jusqu’à l’horizon, comme dans les films. Au bout, cela doit être le Mexique. Pas de patelin pendant 80 km. Je me féliciterai souvent de la capacité du réservoir de la Paris-Dakar et de son incroyable autonomie.

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Enfin un groupe de maisons. Et d’immenses silos d’orge.  Extraterrestres au milieu de la prairie infinie. Je pousse la porte du seul établissement qui propose du café et de quoi se restaurer. Cela ressemble à peu près  à la station service du Facteur sonne toujours deux fois. Mais il n’y a ni Lana Turner, ni Jessica Lange. On m’apporte la carte, je commande une soupe et un sandwich au poulet.  On m’apporte une soupe en boite réchauffée au micro ondes et deux moitiés de pain à burger type Jacquet avec des nuggets de poulet panés, une feuille de salade sans assaisonnement et des rondelles de cornichon. Café transparent à volonté. Ce n’est même pas copieux. Une dame plus âgée que la serveuse obèse me propose de gouter une des tartes de la carte. Je choisis myrtilles.
Elle m’apporte une chose industrielle dont la pâte molle et blanche n’est même pas dorée. Je lui demande si c’est elle qui l’a faite. Elle me répond que c’est elle qui les réchauffe. Elles arrivent surgelées. Comme le reste.

Le corner des motards : La BMW R100 GS de 1988 se comporte à merveille. Elle possède une autonomie inhabituelle, 500 km à l’aise avec une consommation de 6 l – 6,5 l aux cent aux vitesses règlementaires américaines – qui lui conviennent parfaitement. Au-dessus de 130 km/h elle se dandine désagréablement, sans doute à cause des valises. La veste Spidi Adventure est parfaite, – chaudement recommandée !, avec des températures extérieures de l’ordre de 6-10° aggravées par la vitesse, je n’ai pas froid et je ne porte qu’un sous pull en laine merinos et une polaire légère, aucune infiltration d’air (plus tard j’affronterai des températures encore plus basses à  près de 2 500 m d’altitude toujours sans difficulté). Par contre, le casque  « jet » ou « open face » est un problème. L’écran ne recouvre pas le nez. Je m’enveloppe avec une écharpe qui couvre le bas du visage jusqu’aux lunettes. Du coup cela provoque de la buée sur l’écran. Le réglage optimal est délicat. La sinusite menace. Après trois jours à 350-400 km/jour, sur le réseau secondaire, soit un peu plus de 6h sur la bécane, je fais une pause dimanche à Great Falls.  Yellowstone est fermé… Où aller ?

Le corner des gauchistes : Au passage de la frontière entre le Canada et l’Idaho où l’on a bien sûr vérifié que mon ESTA était en règle, photocopié tout ce qui était photocopiable, relevé l’empreinte des mes dix doigts, photographié ma gueule avec et sans mes lunettes, posé des questions sur mes derniers séjours aux USA, leurs motifs etc., mais où l’on ne m’a pas demandé les documents de la moto ni mon permis de conduire, ni vérifié mes bagages, j’ai eu l’impression de rentrer dans un pays qui se sentait assiégé de l’extérieur, alors qu’en suivant les informations sur le « shutdown » du gouvernement américain, il me semble que l’ennemi le plus dangereux des américains est clairement un ennemi intérieur. Pour faire simple, le plus grand danger vient du parti républicain gangréné par son aile du Tea Party. Pour les anglophones lire absolument l’édito de Andrew Sullivan : The nullification party.

Beer time in Great Falls chez "Bert&Ernie"
Beer time in Great Falls chez « Bert & Ernie »

4- Debbie & Dave de Great Falls (Montana).

Le Missouri à Great Falls
Le Missouri à Great Falls

Comme son nom l’indique, il y a plusieurs chutes d’eau à Great Falls. Une sublime piste cyclable permet de longer le Missouri pendant une dizaine de kilomètres pour voir les chutes de Rainbow Falls, Crooked Falls et Coulter’s Falls. C’est à vélo que j’ai rencontré Debbie et Dave. Ils m’ont fait découvrir le Giant Springs Heritage State Park où le Missouri recueille 600 000 m3 d’eau douce cristalline par jour à la température constante de 12,2° c, ce qui en fait l’une des plus grandes sources du monde.

Source
Giant Springs Heritage State Park
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Ron, Dave et la MG.

L’après midi on s’est retrouvé chez eux sur les hauteurs de Riverview. Debbie est institutrice et son plus grand plaisir est d’apprendre à lire aux enfants. Dave est retraité du service des routes du Montana. Dans le garage, Ron (à g. un voisin) et Dave ( à d.) et la MG Midget de 1964 que Dave retape avec son fils Dennis. Ron, lui possède deux MG MGB, une de 73 et une de 78.  Debbie prétend que Dave habite dans le garage. En tous cas c’est là qu’il regarde avec Ron les matches de football américain.

Debbie et Dave.
Debbie et Dave.

Après un premier sixpack de bière, on a discuté itinéraire. Tout le monde est d’accord : je dois passer par Bend dans l’Oregon. Le soir Debbie & Dave m’ont invité dans un steackhouse local. On est tombé d’accord, ils doivent aller à Rome.

5- Great Falls (Montana) – Helena – Butte – Idaho Falls (Idaho).

Météo incertaine. Yellowstone fermé. On me déconseille de traverser les Little Belt Mountains et de passer par White Sulphur Springs car cela risque fort d’être enneigé, là ou même plus au Sud sur la Lewis and Clark Hwy. De toute façon cette route s’annonce trop longue, plus de 7h, ciel couvert, vent violent, risque de neige… Finalement, je décide de tracer par l’Interstate 15.  360 miles quand même. Un gros morceau. Mais je dois avancer. Il me reste d’autres choses à voir. Première partie jusqu’à Helena, magnifique, joli tracé de montagne, belles courbes, on monte  par paliers à travers des bois de pins et à plusieurs reprises on domine le Missouri qui n’est encore qu’une rivière de montagne presque Suisse.

Ici et là, accrochés à flanc de versants ou posés au bord de l’eau, des fermes et des cabanes de bois fraichement peint. L’air est très frais, il y a du soleil et des jolis nuages blancs. Par endroit la neige descend à quelques mètres de l’Interstate. Puis on redescend jusqu’à Helena, 1 300m. et on remonte vers Butte, on grimpe  sur le plateau herbeux – la praire. Le vent fait son apparition, le ciel se couvre d’un voile gris. Au pied de la barrière  montagneuse enneigée la prairie des collines aux formes rondes et douces. On atteint quand même les 1700m. Les montagnes enneigées s’éloignent sans jamais disparaître. (Ici on peut renvoyer utilement le lecteur curieux à l’article « Continental Divide » de Wikipedia). Le plateau devient complètement plat et le vent durcit. Sur ce causse, rien ne pousse au-delà de 50 cm. C’est un camaïeu de tons ocres poudreux, ici tout est mat. L’air est extrêmement sec. Dans d’immenses pâturages paissent des bovins noirs comme du charbon. Parfois des chevaux. Du haut de ma selle, je vois à 50 km à la ronde. Circulation minimale. Pickups locaux et semi-remorques. La route est belle, mais devient très soporifique. Cela fait pas loin de 4 heures que je roule dont près d’une heure et demie quasiment en ligne droite et il m’en reste autant devant. La monotonie me remet en mémoire la guitare lancinante de Ry Cooder dans Paris-Texas de Wim Wenders. Je réalise que je suis en train de somnoler. Arrêt à Dell, Montana. 1830 m. 35 habitants. Essence et boissons dit le panneau.

Dell. Montana.
Dell. Montana.

Le bureau de poste fait snack-station service à moins que cela ne soit l’inverse. Un hot dog, un café (du liquide chaud), une barre de chocolat.  Entre dans la baraque un type habillé en cow-boy qui porte même des éperons à ses bottes. Il ramasse du courrier. Quand il ressort, je le regarde par la fenêtre, il regagne un pickup auquel est attelée une grosse bétaillère avec plusieurs chevaux. Au moment de partir,  arrive à la station service un pick-up traînant une énorme remorque-mobile home, un Elkridge E 30 de 11m de long. Je regarde la chose de plus près, A l’arrêt la remorque peut s’élargir pour offrir plus d’espace et  pèse dans les 4 tonnes.

Elkridge
Elkridge

Arrivée à Idaho Falls. Nuit en face des Falls. Big deal… Un bon tuyau : si jamais vous passez par Idaho Falls, allez dîner chez Jakers.

The falls of Idaho Falls.
The falls of Idaho Falls.
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Hotel-Motel « On the Falls », Idaho Falls.

6- Idaho Falls (Idaho) – Boise (Idaho).

Rude journée. Encore 275 miles de plateau désertique au programme. Menaces de pluie sur Idaho Falls le matin. Vent violent, rafales brutales. J’emballe mon bagage dans des sacs poubelles et je maintiens la décision de prendre quand même la Highway 20 vers l’Ouest plutôt que l’Interstate 84.

Par faux plats et par paliers, la route prend de l’altitude en traversant le même type d’étendues semi-désertiques que la veille. Le ciel se dégage rapidement, mais le vent ne retombe pas.

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Je ne suis pas assez couvert, malgré ma veste je sens les morsures du froid, mais hors de question de m’arrêter pour fouiller dans mon sac et sortir et enfiler une couche supplémentaire. Il faudra attendre. J’ai le sentiment que malgré le paysage, nous sommes à une altitude assez élevée (entre 1 700 et plus de 1 800 m après vérification). Les lignes droites infinies s’enchainent. Cette vastitude plate et cette monotonitude (pour parler comme Ségolène) écrasante, sont propices à la méditation d’autant que le ciel omniprésent écrase tout. Celui qui vit ici, sur cette terre-là, celui dont ce plateau cerné de montagnes est l’horizon sur 360°, celui-là ne peut pas penser tout à fait de la même façon que celui qui prend le RER tous les matins pour aller au boulot, ou comme tout ceux qui d’une façon plus générale, partagent leur km2 avec 980 autres habitants (chiffre de l’Ile de France), contre moins de 8 au km2 pour l’Idaho ou même moins de 3 habitants au km2 pour le Montana. Autre vision des choses et du monde issue avant tout de la relation physique et psychique avec les éléments et la nature sauvage et brutale. Que les gouvernements et les problèmes de la planète semblent lointains. Il ne faudrait pas croire que la télévision et internet suffisent à bouleverser les choses. Ce n’est que de la mousse de surface.

« Ce sont les différents besoins dans les différents climats, qui ont formé les différentes manières de vivre ; et ces différentes manières de vivre ont formé les diverses sortes de lois .» Montesquieu, L’Esprit des lois, 3e partie, Livre XIV, chap. X.

Mais Aristote pensait déjà la même chose. C’est donc une platitude…

Les réflexions philosophiques ne doivent pas distraire le pilote; de plus en plus de « tumbleweeds » (des grosses boules d’herbes séchées emportées par le vent qui roulent à travers la plaine comme des boules de neige) traversent la route.

La seule attraction sur la route et qui justifie le détour c’est le phénomène géologique des Craters of the Moon, un immense champ de lave basaltique noire qui s’étend sur plus de 210 km2. Mais c’est un Parc National donc il est fermé. On le longe quand même et c’est très impressionnant. Une mer pétrifiée noire, une impression de terrible mutilation du sol, une brûlure au 20ème degré ou un gigantesque eczéma carbonisé. Rien n’est régulier ou harmonieux, on ne sent ni flux ni mouvement. C’est un gigantesque chaos de roches hérissées. Par un brin d’herbe ne pousse. Toujours le froid. On se prend à rêver à un Bagdad Café au bord de la route. Quelque chose d’accueillant. il n’y aura que la station service dans un bled de 75 âmes. Café à la pompe et saucisses industrielles avec petit pain assorti, comme  dans toutes les stations services. Encore un cliché du cinéma qui fout le camp. Le spleen disparait soudain à 150 km de Boise. Brusquement le paysage se transforme pendant quelques kilomètres et surtout la route entame une longue descente paresseuse vers la plaine de Boise (850 m).

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7- Boise (State Capital of Idaho) – John Day (Oregon)

Boise, qui se prononce « Boy-zy » est la capitale de l’Idaho. 240 000 Boisais ont la chance d’habiter une ville dont on me dira 3 fois en 12 heures : « Ici, on n’a pas besoin de fermer à clé quand on sort de chez soi ». Dont acte. Je ne me suis pas enfermé dans ma chambre. Une ville totalement cool donc. J’avais beaucoup tourné en rond dans le centre avant de comprendre que bien qu’il se présentait comme « central », mon hôtel – comme tous les hôtels  dans toutes les petites ou moyennes villes américaines, se trouvait ainsi que les 3/4 des restaurants à la périphérie, autour de grands centres commerciaux. Personne ne vit en centre ville. J’en avais déjà eu la preuve à Great Falls. Le soir, je ne suis donc pas redescendu vers le « centre »  bien que l’on m’ait conseillé un « bar » français ( ?).

Boise – John Day (c’est le nom d’un patelin, pourquoi John Day ? ( Voir ici). 300 km par la Highway 26. Premier tronçon, longue sortie de ville par l’Interstate 86, bordée de zones industrielles et commerciales, l’urbanisation cesse, à Ontario en même temps que commence l’Oregon. Je bifurque sur la Highway 26.

Deuxième tronçon, je m’enfonce dans l’agricole modeste. C’est plat, l’élevage bovin alterne avec le fourrage. Les bleds sont assez éloignés les uns des autres. Tous cela n’est pas très prospère. Plus de fermes ayant besoin d’être sérieusement rénovées, entourées d’épaves de voitures et de machines agricoles que de maisons pimpantes fraichement repeintes et entourées de gazon. Il me semble même qu’il y a un peu moins de drapeaux américains, mais il en reste assez pour qu’un martien sache tout de suite où il a atterri. Le deuxième tronçon s’achève à Vale, comté de Malheur (c’est le nom de la rivière !) sur un parking rempli de semi-remorques à bestiaux poussiéreux. Bad news pour le bétail. Un panneau incite à la prévoyance : « Next gaz 78 miles » (Prochaine pompe : 125 km).

Country JessicaUn film me revient en mémoire. Country (1984). Avec Jessica Lange (encore !) et Sam Shepard. Déjà une histoire petits fermiers luttant contre la « foreclosure ». Et puisque je pense à Jessica Lange (toujours !), autant évoquer aussi « Sweet Dreams » de 1985 dans lequel elle incarne à la perfection la chanteuse de country Patsy Cline.

Troisième tronçon, montée sur le plateau, retour de la prairie, le causse. On se retrouve à 1300-1500 m, le vent et le froid sont de retour. Passages occasionnels et inopinés de tumbleweeds. La circulation devient nulle. Solitude exaltante. Seul le bruit du vent dans le casque et le grondement léger du twin de la BM. Parfois des dizaines, des vingtaines, des centaines (?) de bovins noirs (ou marron) sont dispersés dans d’immenses enclos.

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Je passe à 120 km/h. Il y avait jadis des indiens ici qui appréhendaient à leur manière cette même nature à peine altérée.  Ils honoraient sa spectaculaire grandeur d’une façon qui m’est inconnue. Ils ont été balayés. Je pense à la marée irrésistible des pionniers avec leurs chariots tirés par des boeufs. Un homme marche devant, une femme enceinte est allongée à l’intérieur du chariot sur des sacs de haricots secs, elle marmonne la bible. Un adolescent tient un fusil. L’Amérique, toujours la Bible et le fusil. Tout cela avance à une cadence disparue. Le rythme du pas de l’homme prêt à traverser un continent à pied pour le conquérir. Ici et là, des panneaux indiquent des endroits historiques, des lieux de passage des convois de braves pionniers. De paisibles fermiers ? Des colons avides ? Des aventuriers sans scrupules ? Des prudes protestants en quête de la nouvelle Jérusalem ? Cela se discute. L’Amérique pour moi c’est cette échelle d’espace, tout ce qu’elle efface et tout ce qu’elle rend possible.

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En gros les villes ne m’intéressent pas, sauf San Francisco, pour laquelle j’ai un faible. Les villes américaines sont décevantes. Elles sont toutes bâties sur le même modèle. D’accord Portland n’est pas semblable à Dallas, mais tout de même, ça se ressemble beaucoup. Rien à voir avec Amsterdam et Madrid, Londres et Rome, etc. Nous autres, vieux européens, nous sommes les champions de la différence en espace restreint. Un gars qui habite à 5 km de Malaucène (Vaucluse) n’est déjà plus un gars du « pays » et «  il faudrait pas que ce con s’imagine épouser ma soeur. Tous les gars qui habitent de l’autre côté du pont, sont des bons à rien et je pourrais en raconter si on remplit mon verre ». Je n’exagère pas, je connais le coin. Les rivalités entre bandes des « quartiers » ont des racines rurales anciennes. Serait-ce une forme de mauvaise intégration réussie ? Plus on est nombreux dans la cage, plus chacun défend son bout de grillage. Autant de fromages que de clochers. Et Marine racole au coin de la rue.

Retour en Amérique. Je me sens différend dans les grands espaces. Le rapport de mon corps à son environnement a changé. Je vois plus loin. J’observe davantage ce qui se passe autour de moi. Je respire plus profondément. Je suis plus en éveil, plus attentif, plus perceptif, plus  réceptif. Je tourne sur moi-même à 360°, je ne vois personne, mais je ressens tout.

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Le troisième tronçon s’achève à Unity. The Water Hole. Burger « Tuff Enuff » aux jalapenos et double mug de café chaud. Dans ces conditions, il est même bon. Des hommes de la sécurité incendie de la Wallowa-Whitman Forest déjeunent en regardant sur la télé une compétition de véhicules 4X4 dans la boue pilotés par des femmes blondes accortes en soutien gorge de maillot de bain.

P1010507Quatrième et dernier tronçon, dés la sortie de Unity on entre dans la forêt, d’abord la Wallowa-Whitman, puis la Malheur Forest. Une route de rêve pour les motards. Enchainements de larges courbes en longue descente sur une route neuve et déserte.Le ciel se charge de gros nuages, puis il n’y a plus que de rares trouées de lumière vive, le reste devenant très menaçant.

The lost tv set...
The lost tv set…

Encore un morceau de plateau, une dernière descente et arrivée à John Day, ses 4 motels, ses 2 mangeoires, aucune couverture pour mon téléphone et internet intermittent.

8- John Day (Oregon) – Chemult (Oregon).

Deux parties, de John Day à Bend et de Bend à Chemult. Pourquoi Chemult ? Parce que sur ces routes, il n’y a pas l’embarras du choix pour faire étape. Si ce n’est pas Chemult,  ce sera un autre bled du même genre 100 km plus loin ou à peu près. J’essaie de ne pas m’imposer d’étapes trop longues. La météo est incertaine, même si je n’ai pas vu une goutte d’eau.  Au hasard, je réserve sur internet un chambre dans la « Dawson House » de Chemult sans rien savoir de Chemult, on verra bien à l’arrivée, mais le nom me plaît. En attendant la Highway 26 fait son show en direction de Bend.

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Le grand jeu. On monte, on descend, on vire en courbes excitantes, la montagne réapparait, la neige fait son apparition à 1600m, on traverse des collines somptueuses, on traverse des canyons de roches rouges, la géologie s’est beaucoup amusée en Amérique, les roches deviennent multicolores, et brusquement apparaît une nouvelle sombre étendue de lave noire charbon, puis on longe une rivière, on longe un lac, on s’enfonce dans les bois… Ils ne manquent pas de bois en Oregon. Je devrais m’arrêter tous les 3 km pour faire des photos.  En plus, il faudrait revenir pour avoir la meilleure lumière. Impossible ! Des petits bleds proprets surgissent, disparaissent. On arrive à Bend. Il y a tellement d’arbres que l’on dirait une ville champignon qui a poussé en pleine forêt, et c’est exactement ça. Depuis Bend, on voit vers le Nord une ligne de montagnes très hautes, très massives, très proches, très enneigées. Splendide !

Deuxième partie, de Bend à Chemult sur la Highway 97. On me l’avait recommandée. Bof… C’est une route en ligne droite, chargée de camions. Souvent à 4 voies. Un coup de couteau rectiligne dans des  forêts de pins interminables. Parfois on sent la présence d’un lac à travers les arbres. Parfois on a abattu les arbres pour créer un golf. Que de bois, que de bois ! J’arrive à Chemult plus tôt que prévu et cela n’a pas l’air terrible.

ChemultChemult est une halte pour camions sur la 97. 3 stations service. 2 cafés. Mon gîte, « Dawson House Lodge  » est directement sur le bord de la route, derrière la station Chevron et avant un dépôt de remorques U haul.

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P1010526Mais j’ai déjà payé en ligne. A côté passe une voie ferrée et mon lit tremble pendant le grondement des convois de 200 wagons remorqués par des doubles locomotives diesel jaunes qui actionnent leur sirène, comme dans les films. Finalement, c’est assez beau, on dirait du vieux Wenders ou une chanson de Bruce Springsteen.

P1010522Distance parcourue depuis Calgary : 2 850 km.

 9- Chemult (Oregon) – Crescent City (California)

8h30 ce matin : 2°c. La moto est entièrement recouverte de givre. Je la pousse au soleil et je vais prendre mon breakfast à côté de la station service, de l’autre côté de la route. French toasts, one scrambled egg, one kielbasa. Une heure plus tard, la température est un peu – pas beaucoup – plus clémente. Démarrage avec doigté pour ne pas noyer les carbus. Au 2eme essai, ça crachote et ça part. Chargement du mulet pendant qu’il chauffe et nous sommes partis. Immédiatement avalés par la forêt profonde. Direction Diamond Lake. Bifurcation, route plus étroite, forêt plus épaisse, ciel plus bas, froid plus intense. J’aperçois le lac entre les arbres. C’est beau, mais il est toujours difficile de s’arrêter sur ces routes secondaires américaines car le bas côté très étroit n’est pas stabilisé. Le dévers est important et recouvert d’une épaisse couche de graviers farceurs. La route recommence à grimper avec insistance, je vois de forts belles cimes tout autour de moi et la neige se manifeste de plus en plus près de la chaussée, dans l’ombre humide de virages sournois je découvre les premières plaques de verglas, puis cela se complique avec des zones recouvertes d’un tapis d’humus rouge très glissant, ou encore avec des gravillons, non signalés. La conduite exige beaucoup d’attention au détriment du paysage, pourtant ce que j’en capte furtivement en vaut la peine. La concentration intense me fait oublier le froid. J’atteins les 1 880 m à l’entrée du parc national de Crater Lake  qui bien entendu est fermé. Je rate donc son lac remplissant le cratère à plus de 2 000 m avec une île au milieu… Cela fait le 5e parc national fermé sur ma route.

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En commençant à redescendre vers le sud, je peux tout de même voir le canyon que les eaux ont formé. Puis la rivière où j’aurais bien voulu voir un grizzli pêcher le saumon.

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Cap sur Medford en pente douce. Ne pas se planter sur la réserve d’essence.  Je me paie un détour de 30 bornes pour être sûr de ne pas en manquer. La montée vers Grant’s Pass est facile et très bucolique, le soleil s’est enfin levé, l’air se réchauffe, les pins laissent un peu de place à des collègues feuillus qui s’éclatent dans des palettes délirantes de rouges et de jaunes. On voit de l’herbe. Les chevaux réapparaissent dans des enclos. Peu après Grants Pass, je bifurque sur la Route 199 dite « Redwood Hwy » qui entre en Californie et conduit à Crescent City sur la côte.

Pour les motards je précise que c’est un pur enchantement de 130 km à travers la Redwood Forest, une route tracée par un ingénieur des ponts et chaussées ducatiste .  Un coup de 4e, rétrograge en 3e, retour à la 4e. Rhâââ lovely. La béhème est une bonne fille, elle veut bien jouer gentiment et prendre de l’angle, mais les virages serrés en descente, avec sa grande roue de 21 pouces à l’avant et son disque plein et unique, ce n’est pas son sport favori, je regrette ma Griso, mais il vaut mieux rester raisonnable.

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Bonheur suprême, il n’y a pratiquement personne sur la route.  Je croise quand même 2  Harley en arrivant à Crescent City. Depuis le départ de Calgary, je n’ai pas croisé 10 motos. Arrivée sur le Pacifique dans une brume épaisse. Je cherche un petit bout de mer et une brève trouée.

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Je me suis habitué à vivre comme un sauvage solitaire, engoncé dans mes laines et mes cuirs. Les jours passés dans les grands espaces battus par le vent, les longs parcours sans sortir des forêts épaisses ont déteint sur moi, je me sens devenir un homme-des-bois. Mes échanges avec les indigènes se limitent à des formules convenues : –  « Do you have a great day today ? », – « Yes sure, and I’ll have the Cobb salad and a beer ». Le retour à la civilisation m’inquiète et même me rebute. Dés que j’ai vu les voitures se multiplier et les centres commerciaux réapparaître, j’ai eu envie de faire demi-tour.

« J’ai la nostalgie d’une de ces vieilles routes sinueuses et inhabitées qui mènent hors des villes… une route qui conduise aux confins de la terre… où l’esprit est libre…  » H.D Thoreau

Je redoute ma descente à travers la Californie. Même la perspective de passer par San Francisco  me laisse songeur.

J’arrive au Motel Anchor Beach Inn de Crescent City et ses « Ocean view rooms » où j’ai réservé pour 3 nuits histoire de laisser reposer la machine allemande et  laisser méditer l’homme face à la mer.  Voici la vue de ma chambre, l’océan doit être au fond, je suppose;

P1010553 (Mais non ! Ce ne sont pas des Roms, voyons !).

Thème de la méditation du week-end, Thoreau encore : « Tu dois vivre dans le présent, te lancer au-devant de chaque vague, trouver ton éternité à chaque instant.  »

10- Crescent City (California).

Matin. Il y a une concentration de voitures et de motos anciennes en ville. Dans le parking du motel j’avais déjà remarqué la veille quelques jolies curiosités.

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Je pose la moto  et je me dirige vers une longue jetée déserte.

Image 8Du moins qui semble déserte, car quand j’approche de l’extrémité je découvre et j’entends un petit bonhomme très volubile qui s’agite en parlant vivement au téléphone. Quand il me voit avec un appareil photo, il me pointe aussitôt avec insistance des choses à photographier tout en continuant à parler.

Little E.
Little E.

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Il s’appelle Little E. Il est « photog » à San Francisco, et à l’en croire beaucoup d’autres choses. C’est un natif  de Crescent City. Pendant qu’il se coupe la parole à lui-même, il me mitraille avec son iPhone. He likes me.

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Pour arroser notre nouvelle amitié, on va boire un « jug » de bière dans un bar. Là, dans la petite cour réservée aux fumeurs, on encontre Ben.

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Ben de Crescent City

On parle guitaristes… Little E. bien entendu est aussi musicien. On tombe tous d’accord sur Duane Allman. Ben est un fils de bucheron de Crescent City. Après avoir failli être écrasé par un séquoia, il a choisi la mer et la pêche au Dungie (Dungeness Crab). Aujourd’hui, dit-il, il faut aller les chercher beaucoup plus au Nord que dans le temps. Ben a déjà usé 3 bateaux en allant au crabe, il est temps d’arrêter maintenant, dit-il.

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Ben et Little E._DSC1311

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Ce n’est pas un endroit « trendy » Crescent City. C’est plutôt loin de tout. Même pas un shopping mall. Un Safeway et basta. Beaucoup trop loin de San Francisco. Les publicitaires, les avocats, les chirurgiens esthétiques ne montent pas plus haut que Fort Bragg pour se payer leur résidence secondaire vue mer. Mendocino c’est chic. Crescent City c’est plouc. Une étape sur la route 101. Quatre ou cinq motels sans éclat ni caractère. Des grands parkings pour « RV » (recreational vehicles) autre nom des motor homes. Des restaurants remplis de retraités. Des latinos qui travaillent sur les bateaux de pêche. Pas de voitures de marques étrangères. J’entends pour la dernière fois en nombre le grondement gras des vieux V8. Le soir, de ma chambre, les cris étranges des phoques qui se sont hissés hors de l’eau sur des pontons.

11- Jedediah Smith Redwoods State Park (California).

Jedediah Smith et les séquoias donc. De très grands arbres en effet. Pendant que vous pensez aux séquoias, pendant que vous vous faites dans la tête le film Sequoia 3D Imax comme à la Géode, n’oubliez surtout pas de siffler en Dolby Surround le 4e mouvement Allegro con Fueco de la Symphonie du Nouveau monde de Dvorak, ça colle assez bien avec la Californie du Nord, les brouillards, les grands vents, le Pacifique et les arbres de plus de 100 m de haut.

Qui n’a pas vu cent fois en film ou en photos, ces arbres rouges magnifiques, immenses, aux troncs rectilignes, fièrement dressés vers le ciel bleu de l’Amérique ? Que l’homme est petit à côté ! Surtout les européens. A la vue du séquoia nord-américain, les poitrines se gonflent d’une vivifiante ardeur. Comment ne pas penser que le séquoia, c’est le vit congestionné de l’Amérique ? « The land of the free and the home of the brave. »

Et en effet, en empruntant d’abord un chemin de terre sur 5 miles puis la piste de trekking recommandée pour sortir des circuits balisés et rebattus,  je n’ai pas pu m’empêcher d’être impressionné par cette force qui jaillit du sol, cette puissance ascendante, cette vigueur verticale, cette érection sereine et inébranlable qui force à lever la tête jusqu’à en tituber pour essayer de percevoir la cime qui se projette dans dans la canopée lointaine.big tree

Quels beaux spécimens que ces arbres-là. Rapidement cependant, devant une telle débauche de verdeur virile et forestière, on devient exigeant. On ne prête plus attention qu’aux vedettes, aux membres exceptionnels de la famille séquoia sempervivens. Les titans. Les monstres qui allient hauteur et circonférence. Car au-delà de 100 ans, le jeune séquoia a tendance à se développer plutôt en diamètre et son sommet s’arrondit.

Puis on remarque tout de même ceux tombés à terre. Ils sont nombreux. Les victimes. Les foudroyés, les fracassés, les abattus, les renversés. Les morts. Souvent des géants, eux aussi. La forêt de séquoias est comme Dallas, c’est un univers impitoyable. Les arbres s’y livrent une guerre sans merci pour accéder à la lumière. Seuls les plus forts et les plus chanceux y parviennent. Ceux qui n’ont pas de rivaux dans un périmètre trop proche, ceux qui parviennent à s’enraciner profondément sur un sol stable, ceux qui n’offrent pas trop de prise au vent, etc. Il n’y a pas que des vainqueurs.  A trop marcher le nez en l’air, le promeneur peut ne pas réaliser ce qui se passe à ses pieds. Le monde charmant mais insatiable des fougères, de l’humus, des mousses, des spores et des champignons. Le climat humide et les brouillards propices à ces grands arbres le sont également pour leurs prédateurs.

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Quelque part (mais où ?), Malraux évoque deux formes de mort. La mort solaire, sang et or, noble, franche, saine, virile, honorable et presque joyeuse, une mort qu’il qualifie je crois bien de taurine et hellénique, mais il y aussi une autre mort, une mort de l’ombre, une mort humide, moite, sournoise, une mort lente, qui flétrit et ronge, une mort insidieuse, spongieuse, fruit de l’incessant, de l’inexorable travail de l’usure de l’âge, de  la déliquescence, de la décomposition et de la putréfaction. Par exemple, la mort végétale qu’il a vu dévorer Angkor. Les vers et les cryptogames gagnent toujours.

Je regarde de plus près, ce sous-bois qui envahit tout, ces mousses qui se collent et grimpent, ses lichens qui s’accrochent et pénètrent les écorces, ces chancissures qui étouffent et corrodent, ces moisissures qui jubilent en silence. Car le plus grand silence règne ici. Pas de cris d’oiseaux. Rien. On ne parle pas à table. Les rhizomes des fougères apparues il y a 350 millions d’années, ne se font surtout pas remarquer. Les séquoia de 100 m, les pluri-séculaires et même les tri-millénaires, ne sont que des  jeunesses exubérantes ! Des végétaux qui se la pètent parce qu’on les photographie et qu’on vient les voir du bout du monde en autocar ! Les bactéries se marrent : « Everything that goes up, must come down. »

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12- Crescent City (California) – North of Fort Bragg (California)

Séquence de rattrapage pour ceux qui n’auraient pas encore eu leur compte de séquoias entre Grants Pass et Crescent City, de Crescent City à Eureka on remet ça pendant 120 km avec de magnifiques trouées vers l’océan. Après Eureka (qui porte bien mal son nom car ce n’est vraiment qu’un endroit à traverser vite fait sans s’arrêter ou seulement pour prendre de l’essence) on continue à faire dans le sapin de toutes tailles sur la 101 pendant encore un petite centaine de kilomètres jusqu’à l’intersection avec la fameuse Hwy 1 qui après une succession très dense de lacets serrés tout à fait inattendus, longe enfin la côte à grand spectacle  en direction Fort Bragg.

Plus on avance vers Mendocino, plus c’est chic et cher, vu que c’est fort beau et désormais suffisamment près de San Francisco pour séduire les avocats, les psychanalystes, les  architectes, les publicitaires et les jeunes cyber-entrepreneurs à la recherche d’un endroit pour résidence secondaire avec vue mer, où d’un lieu magique avec hôtels de caractère pour week-end en amoureux. Bref ça sent fortement le blé et les lieux pour gens raffinés.  D’ailleurs, on croise d’heure en heure, de moins en moins de pick-ups et V8 fatigués et de plus en plus de BMW décapotables gris métallisé.

Décidément, je crois que cette fois-ci, je vais complètement zapper S.F. Aucune envie de ville, ni de tchatche, ni de shopping, ni de branchitude. Faire durer le silence, le vent et la mer. Quelques virages  sur la route et de temps en temps une bière fraiche.

Au Nord de Fort Bragg donc, dans la zone encore déserte et sauvage, avant de plonger dans celle des Beautiful-People-Ralph-Lauren-Deauville-St Tropez, j’ai béquillé la bécane pour passer quelques jours dans un endroit encore brut et  pur, juste ce qu’il faut « off » et joliment déglingué, un lieu poétique, Brautigan-esque en diable, complètement « Trout Fishing in America », un cadeau magique, trouvé par miracle, et dont, comprenez-moi, je ne peux bien entendu, pas livrer le nom publiquement comme ça à des inconnus sur un blog, ce serait un peu comme mettre en ligne le mot de passe du compte Facebook de ma soeur.

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Des endroits comme ça, il faut les protéger et précieusement, égoïstement se les garder.

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Mais enfin sachez qu’après avoir franchi un étroit pont suspendu sur des câbles au-dessus d’un « creek » (ruisseau),  je vous écris depuis « The Captain’s Quarters », après avoir fait ma promenade vespérale sur ma plage personnelle déserte, passé les deux eucalyptus géants qui séparent le ranch de la mer  et bu deux Sierra Nevada Torpedo Extra très fraîches.

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13- Westport – Union Landing State Beach (California).

Les ombres s’allongent.

Les yeux fermés, je dirais qu’il monte.

Grondement continu, humide.

Plus une chute renouvelée qu’un roulement.

De façon irrégulière un fracas  plus colérique sur un obstacle qui résiste.

Un point point d’orgue dans une querelle.

Un éclat de voix au ton sans réplique suivi de l’illusion brève d’un silence.

Mais la lourde fureur de la bataille reprend.

En écoutant mieux, il ne s’agit pas d’un grondement.

Le tonnerre gronde, les chiens grondent ; l’océan percute, s’écroule, se répand, s’écume dans le flux.

Epuisé et vaincu, il échoue.

Il grignote quelques mètres de sable. Il effrite une falaise, effondre une route, emporte une maison, des arbres.

Broutilles !

Blessé, il se rétracte, suce tout ce qu’il a encore la force d’entraîner dans son reflux.

Derrière la catastrophe de la vague fracassée, le chuintement aigrelet triste de la retraite, la succion avide des débris.

Pas de quoi être rassasié.

La soif vengeresse de noyer du marin viendra plus tard, minable et lâche, une fois au large.

La vague suivante y croit encore.

Et celle qui plus loin s’enfle, et toutes les autres infatigables à venir.

A les écouter, elles boufferont le continent, couvriront la terre entière.

Sinon, peu d’autres choses à signaler.

Trois ou quatre espèces d’oiseaux vaquent sur le rivage, indifférents.

Un petit groupe compact de bruits humains,  un V8 anabolisé au travail, quelque chose de métallique qui proteste au passage d’une bosse,  de la gomme qui s’abrase sur le bitume.

Tout cela disparait en laissant trainer un faible écho.

Un point d’équilibre vient d’être atteint dans le conflit de la côte Ouest.

On n’entend plus que des clapotis d’arrière garde qui tentent de faire illusion.

Cela n’ira pas plus haut aujourd’hui.

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The lost Highway. La Hwy 1 a été bouffée par la mer il y a quelques années.

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14- Todd qui habite juste là, plus haut sur la colline.

Todd

Quand on marche une heure sur la grève déserte et qu’on rencontre quelqu’un, on cause. Todd habite un peu plus haut dans les collines. Il descend souvent pêcher. Il se dit un des derniers vieux hippies sauvages de Californie du Nord. « Shiiit ! » Il n’avait pas de « doobie » sur lui. Pas de chance. Some other time.

15- Hommages à Yves Tanguy

Lumière du soir accompagnée d’un voile de brume. Marée descendante. Quelque chose de fantomatique flotte sur le rivage désert. La couleur indéfinissable du sable entre gris et brun avec des étincellements subits de sable blanc. Tout est soit mat poudré, soit laqué huilé. Les gros rochers  immergés il y a encore quelques heures sont entièrement recouverts d’un épais manteau de moules. A leur base, collées à la roche, des grandes et grosses étoiles de mer oranges ou violettes veinées de fines stries blanches. Elles mesurent bien une trentaine de centimètres de large et jusqu’à 6 ou 8 centimètres d’épaisseur pour les plus grosses. Elles réagissent aussitôt avec déplaisir au contact. Par endroit il y en des regroupements d’une demi douzaine qui se recouvrent et se chevauchent.

Plus loin de nombreux rochers sont à demi enfouis dans le sable. Impression étrange de cimetière abandonné. Les ombres s’allongent. Certains rochers ne sont qu’aspérités, mais d’autres au contraire polis par la mer sont tout en courbes sensuelles. Je pense au récit biblique de la femme de Loth qui désobéit en se retournant pour voir le Grand Machin Unique et Vénéré détruire Sodome et Gomorrhe avec une pluie de feu et de soufre et fut donc, comme on l’avait pourtant prévenue cette idiote, transformée illico en colonne de sel.

Je pense surtout aux toiles habitées par la mer de Yves Tanguy, né au ministère de la Marine de parents du Finistère, lui même un temps marin dans la marine marchande avant de naviguer dans les eaux surréalistes.

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16- Last day at the Howard Creek Ranch Inn

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Puisque c’est comme cela qu’il s’appelle. Vous le trouverez donc sur internet, mais vous ne pourrez pas réserver sur internet. Il y a un petit examen de passage. Sally veut parler avec les visiteurs avant de les recevoir à Howard Creek. Un premier contact humain. Au moins une voix, une façon de parler. C’est déjà ça. Et elle a bien raison. Howard Creek Ranch est une oeuvre. Cela a commencé comme un rêve et à force de ténacité c’est devenu une création originale. Une forme d’utopie ou de résistance, probablement une résistance utopique. D’ailleurs Howard Creek Ranch se situe pratiquement dans le lit d’une rivière (la Howard Creek) et qui plus est au niveau de la mer.

Depuis la construction du ranch en 1874, le Pacifique est souvent monté aux équinoxes jusqu’au rez de chaussée et même au delà, de la première maison. Pour le moment pas plus haut. Mais le climat change, les tempêtes  se font plus violentes et le niveau de la mer va inexorablement continuer à monter. Sally voudrait finir les travaux avant que la mer emporte tout.

9h. La cloche sonne pour appeler tout le monde au petit déjeuner des hôtes. Comme dans un roman d’Agatha Christie on se retrouve tous autour de la table du petit salon.

Michael et Stéphanie, les deux ont entre quarante et cinquante ans et les deux sont en surcharge pondérale notable. Michael (avec un petit quelque chose de John Goodman dans The Big Lebovski) est barbu et c’est un gars simple d’une petite ville de Californie du Nord. Au hasard, je dirais qu’il dirige une entreprise familiale de plomberie-chauffage. Lorsque la conversation a abordé le sujet des putois. Il était le seul à connaître un produit capable de venir à bout de l’odeur, sa maison ayant été infestée plusieurs fois.

Ron et Anne, la quarantaine sont à l’évidence plus citadins, ils viennent… d’Oakland (?). Anne est d’origine luxembourgeoise, mais elle vit aux Etats Unis depuis 17 ans. Ron édite une newsletter sur abonnement à destination de consultants financiers indépendants qu’il déclare « plus éthiques » que ceux de Goldman Sachs ou des autres grandes banques. En fait, il reconnait rapidement qu’il s’agit de traders licenciés, qui se sont mis à leur compte et qui ont besoin de nouvelles sources « d’intelligence financière » pour pouvoir conseiller leurs clients. Apparemment Anne est également du milieu bancaire et collabore à la newsletter.

Hélène et Elska sont deux femmes minces habillés de sombre, les cheveux gris coupés courts. Hélène, enseignait le japonais à New York avant de s’installer avec Elska à Sébastopol (CA). Désormais, elle réalise des traductions littéraires du japonais en anglais en partenariat avec des japonais. Elle est vive, subtile, cultivée, laisse un peu tout le monde à la traîne. Elska est plus âgée et norvégienne. Elle est manifestement malade, d’une maladie longue et grave, le visage est émacié, la peau terne, les yeux enfoncés loin dans les orbites, le plus souvent éteints, mais ils brillent parfois furtivement à l’occasion d’une réplique d’Hélène et accompagnent un bref sourire fragile. Elska se déplace difficilement, je ne l’ai jamais vue le long de la mer.

Sunny se joint à nous en restant debout une tasse de café à la main. Sunny qui ne s’est pas présenté plus précisément est en fait Charles, le mari de Sally. Sunny est un bel homme élancé, un bon mètre quatre vingt cinq, jeans noir et veste de bucheron en polaire noire, tignasse hirsute et barbe poivre et sel, sel majoritaire. Il est ingénieur, inventeur, bricoleur, clairement libertaire, tendance « indignés ». Il est rapidement intarissable sur son projet de double turbine lente, une technique absolument révolutionnaire. Un système qu’il développe à la fois pour un usage éolien et marin. Il en est déjà à son douzième prototype qui sera 40% plus performant que tout ce qui existe actuellement, s’il arrive à financer un essai en grandeur réelle. Un nouveau prototype marin d’une vingtaine d’unités de sa double turbine utilisant l’énergie marémotrice devrait être testé prochainement en mer du Nord ou au large de la Norvège. Il ne fait pas cela pour l’argent, le brevet serait en « open source », mais pour donner au monde des nouvelles ressources énergétiques plus propre et ayant l’impact environnemental le plus faible possible. Il ne s’assoit pas, parce que Sally ne veut pas qu’il s’installe et saoule tout le monde avec ses histoires technologiques. Il s’éclipse en rigolant sa tasse de café toujours à la main.  Le soir je l’entendrai chanter façon Joe Cocker et jouer du piano façon barrelhouse, dans le salon, à côté de ma très grande chambre : les « Captain’s Quarters ». Il parait qu’il joue aussi de la slide guitar.

Sally, porte sa petite soixante-dizaine d’années de façon joviale, ronde et tonique. Elle n’arrête pas de circuler autour de la table pour apporter de nouveaux délices, lesquels changent tous les jours. Aujourd’hui, il y a des muffins maison aux mûres, des petites pommes cuites à la cannelle et à la cassonade, une salade de fruits rafraîchis, des pancakes chauds à profusion, accompagnés de beurre ou de crème aigre légèrement fouettée et bien sûr du sirop d’érable. Nous avons également une sorte de quiche-tortilla tomatée tiède et des petites saucisses fumées. Jus d’oranges fraichement pressées dans une énorme carafe et café à la pompe.

Sally fait tourner le ranch en plus de l’activité bed and breakfast. Les deux splendides bâtiments de bois accusent leur âge et nécessitent un entretien constant. Ils sont immenses et remplis d’une formidable jungle de mobilier d’époque, lampes 1920, vases, poteries, argenterie, peu de choses sont postérieures aux années 50. Le travail de charpente et d’ébénisterie est magnifique.Dans l’un des innombrables recoins du salon, derrière un paravent, sous une verrière et à côté d’une baie vitrée donnant sur le parc, un grand jacuzzi.

ll y a d’autres choses à régler. Les chèvres qui m’ont trouvé et accompagné lors de ma descente de la colline, ne devraient pas être revenues pour brouter autour de la maison. Elles sont censé rester dans un pâturage. Les moutons par contre ont le droit de se balader où ils veulent pourvu qu’ils rentrent le soir, car il y a des prédateurs. Des poules sont brièvement apparues dans le jardin, mais on les a rapidement invitées à retourner là d’où elles venaient. Il y avait un lama sur les photos, mais il semble avoir disparu. Depuis deux jours, il y a un souci avec le personnel hispanique. On ne fait plus les lits et le ménage dans les chambres le matin. Sally demande si malgré tout, ça va. Tout le monde déclare d’une seule voix que c’est sans importance; non, personne ne manque de serviettes et pour les lits on se débrouille, ce n’est pas grave.

Ce matin, la source d’intelligence financière est partie ainsi que les deux femmes de Sébastopol. Stéphanie est apparue tardivement demandant l’adresse d’un médecin car Michael s’est blessé hier au genou sur la plage et « il a passé une nuit épouvantable ». De nouveaux arrivants plus âgés ont fait leur apparition. Louise et Jack viennent de Sacramento. Ils se rendent chaque année sur la côte pour leur anniversaire. Mais à Howard Creek, c’est la première fois. Jack souffre d’un début de Parkinson. Malgré les tentatives de Louise de le freiner, il se lance dans une longue déclaration de principe. En résumé, l’Amérique fout le camp. Ce Président ruine le pays. L’esprit du début n’y ait plus. Il est un bon chrétien, il sait qu’il n’est pas un animal. Tout ce qu’il a, il l’a gagné de ses mains, il n’a jamais demandé d’aide à personne. Si besoin, l’église est là pour soulager la misère des pauvres. La charité sert à ça. Il a exercé dix métiers différents, mais aujourd’hui, ce gouvernement veut assister tout le monde et encourage les gens à la dépendance et à la fainéantise… etc. Il me demande ce que j’en pense « as a european ». Je lui réponds que je me sens un animal comme les autres, que je suis darwinien, que je ne crois pas à la création divine et que je préfère que les miséreux relèvent de la responsabilité sociale de l’état plutôt que de la générosité des églises.  Je ne pense pas que les chômeurs, mis à part un nombre infime d’individus, soient des oisifs ou des paresseux, même si je concède qu’en Europe nous ne cultivons sans doute pas assez l’esprit d’initiative, l’esprit d’entreprise et la confiance en soi pour réaliser notre potentiel et mieux subvenir à nos besoins. Avantage à l’Amérique au moins sur ce point là. Il mollit un peu. Il ferraille sans conviction sur des sujets secondaires, charité chrétienne contre socialisme, état  fardeau contre état providence.  Sally s’amuse à nous écouter. Sa femme parvient à le débrancher.

Dans le « Captain’s Quarters », le premier jour, j’ai trouvé trois petits carnets de type journal intime posés sur le bureau.

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Sur la première page il est écrit : « Captain’s Quarters : Poems, Prose and Narratives ». Une invitation faite aux occupants de livrer quelque chose d’eux-mêmes et de le transmettre aux visiteurs suivants. Le premier carnet commence en 2001. Je me suis lancé le soir, dans la lecture. Beaucoup de pages ne comportent que des propos convenus pour agrémenter un livre d’or (… magnifique endroit, décor exceptionnel, hôtes parfaits, conseils d’endroits à voir…). Mais de nombreuses contributions entre les banalités laissent filtrer des émotions et réflexions plus personnelles. Des femmes (surtout) et des hommes, se révèlent dans ces pages manuscrites et parfois développent leur contribution sur plusieurs pages. Beaucoup de couples se sont retrouvés dans cette pièce, dans cet immense lit de bois. Des liaisons balbutiantes se sont fortifiées ici. Des mères seules sont venues avec leur fille. Des gens solitaires et déprimés ont fait le point sur leur vie absurde. Des dépressions se sont éclaircies. Il y a des poèmes, quelques haïkus et même une petite pièce de théâtre. Quelques dessins d’enfants. Une seule contribution triviale, celle d’un type ivre dont la femme est partie marcher seule sur la plage plutôt que de rester en sa compagnie.

Cette forme d’abandon, ces paroles de remerciements émus adressés aux hôtes, ces déclarations d’ amour enflammées à la nature sauvage, ces messages sincères et naïfs également adressés à des inconnus, sont troublants. De l’humanité démaquillée se montre sans trop de pudeur, de façon fraternelle, libérée et délibérée. Tout cela appelle à ne pas refermer les carnets d’un geste blasé. Pour ne pas rester un voyeur, il faudra le moment venu savoir à son tour livrer quelque chose de soi. Je ne m’attendais pas à cela. J’ai commencé par être hautain et réticent. Après la bible dans le tiroir, voilà l’auto-fiction-analyse qui envahit  les chambres d’hôtes de la campagne américaine ! Un mélange spontanéiste, californien « new age », de Christine Angot et Sophie Calle. Mon cynisme de surface n’a pas duré. Le trouble et l’émotion ont gagné.

Ce matin encore, j’ai vu deux vautours faire leur boulot sur le bas côté de la route, c’est tout juste si ils ont remué une plume au passage de la moto.

Ce soir, j’ai vu deux grands corbeaux sur la plage, perchés chacun au sommet d’un rocher noir. La couleur de leur plumage était inouïe. Le noir de Chine impeccablement soyeux passait du miroir nacré où se reflétait le blanc laiteux du ciel à un noir irisé de violet sombre sépulcral, plus zinzolin qu’améthyste, du côté du soleil couchant.

Ce soir, j’ai vu toute une bande de jeunes gens se précipiter vers le rivage, tous sans exception avaient quelque chose à boire ou à manger à la main. Seul le chien qui les accompagnait n’avait rien.

La première partie de mon périple s’achève ce soir. Demain, je rentre dans la Californie des clichés pour blockbusters et séries télévisés. Je coupe au plus court pour atteindre Los Alamos. Je traverserai San Francisco sans un regard et sans m’arrêter. Je ne prendrais pas  la Hwy 1 le long de la côte. Aucune envie. Je tracerai tout droit comme un camion sur la 101. Halte dans un motel de bord d’autoroute à mi-distance. Aucun regret. Je déborde de sensations fortes. Une autre histoire commence.

ps : La seule chose à voir à Fort Bragg, la ville frontière à partir de laquelle ce qui était naturel et sauvage plus au Nord devient  désormais touristique et chic plus au Sud, est le pont du chemin de fer.

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17- Parentesi italiana.

Il s’appelle Stefano. Il me dit en français avec l’accent italien : « Tu es un marin français, non ? ». Je lui réponds un peu pris de court : « Pourquoi français ? »

On continue en anglais, car il a oublié son français. Il parle anglais avec un véritable accent italien, pas l’accent des truands dans les films de Scorcese.  Il vient d’un petit village du Canavese, près de Turin. Je lui dis qu’il ne m’a pas l’air d’un paysan du piémont en vacances aux USA. Il précise : « Je suis un italien du Colorado ».

Il me présente sa femme, Linda, une grande liane blonde aux cheveux longs, avec des taches de rousseur et  une soixantaine rayonnante. Stefano lui, est un petit homme bouclé, tout ébouriffé de blanc, quelque chose entre un bichon maltais  quinquagénaire aux yeux bleus et un cousin italien de Moustaki. Pendant que Linda est en grande conversation avec sa voisine, il me confie.

–       Avec Linda, on s’est rencontré sur internet.

–       … ?

–       J’étais divorcé. Elle aussi.

–       Alors, tu es un latin lover sur internet  !

–       Peut-être. Très vite on a laissé tombé internet pour se parler au téléphone. C’est plus intime. Et un jour elle me dit : « Stefano, je suis peut-être folle, mais je saute dans un avion…. ».

–       Et tu es reparti avec elle dans le Colorado ?

–       D’abord on s’est marié.  Il y a quatre ans. Après c’était très difficile avec l’immigration. Ils ont été très durs avec moi. Ils me disaient : « Vous l’avez épousé pour avoir la carte verte, n’est-ce pas !!! ». Des choses comme ça.  Brutales. On est allé dans le Colorado, parce que c’est là qu’il y a sa famille, ses enfants. Où veux-tu que j’aille ? Dans le Colorado, c’est très sauvage, c’est complètement comme dans les westerns. Rien n’a vraiment changé. Mais c’est très haut. Là où on habite, c’est à  plus de 7 000 pieds. Et là haut, sa passion c’est son jardin. Alors, je m’occupe d’un jardin à 2 500 m ! D’habitude à cette saison, on part en Italie, mais cette fois-ci, on a loué une petite maison sur la côté, plus au Nord, du côté de Trinidad State Beach . Elle me manque la mer.

–       Mais, il n’y a pas la mer à Turin…

–       Gènes c’était seulement à deux heures. Turin, c’est une très belle ville, il n’y a pas seulement la Fiat…

–       Je sais, j’aime beaucoup Turin.  La grande place San Carlo avec le type à cheval… c’est magnifique !

–       Emmanuele de Savoia… Il vous a battu, vous les français !

–       On ne reste jamais longtemps fâchés entre français et italiens… On aime les même choses.  Marcello ! Marcello !

–       Lui, c’est le prototype du romain. Elégant, nonchalant. Tu sais, les Italiens, c’est le contraire des Allemands. Si tout n’est pas parfaitement en ordre, les Allemands, ils paniquent. Nous en Italie, c’est quand tout fonctionne que nous avons peur, il nous faut du désordre pour être rassurés. Mais quand même, Berlusconi, il a tout pourri. Cazzo, je déteste les milanais !

18 – Cap sur Salinas (California).

C’est un vendredi. J’arrive par la 101 aux abords de la baie. Eviter San Francisco. A San Rafael je traverse la baie avec le Richmond Bridge, plus impressionnant que Bay Bridge.

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L’enfer commence à Richmond. Le bouchon s’étend à l’infini. Berkeley puis Oakland. L’air est chaud, gras, lourd des gaz d’échappement. Difficile de se faufiler entre les files. La traversée d’Oakland est interminable. Et cela continue en direction de San José. On se traine. Même pour sortir prendre de l’essence, il faut patienter pour attraper la bretelle, puis passer au-dessus de l’autoroute, faire la queue à la pompe. Cela redevient plus fluide par moment, on atteint les 45-50 miles. A la bifurcation vers Monterey des gros travaux ralentissent le serpent de fer. On approche tout de même de la capitale américaine de la laitue. La ville de John Steinbeck. Je n’en verrai rien. Le motel est à 500 m de la Hwy 101, je n’irai pas plus loin. J’éprouve une grosse envie de m’offrir une légère ébriété pour noyer la fatigue de la journée. J’ai passé plus de 8 heures le cul sur la selle pour parcourir 430 km. Ne pas trop penser à la frontière que je viens de traverser entre le monde au Nord de Fort Bragg, ses eucalyptus géants, ses séquoias, ses rochers noirs pris dans la brume sur des plages désertes et le monde de la Hwy 101 en direction de Los Angeles dont la voie de droite est totalement défoncée par les poids lourds, au point d’être impraticable pour une moto et largement désertée par les automobilistes. Salinas. Pas de bar, pas de bourbon à portée de mes jambes. La seule boutique ouverte à la tombée de la nuit ne vend pas d’alcools forts ni de bière à l’unité, seulement par packs. C’est écrit en grandes lettres sur la vitrine. Pas d’importance, je suis ivre de fatigue.

19- Los Alamos (California)

Plus au Sud. Collines. Vignobles. Elevage. Collines. De plus en plus de vignobles. De la brume dés que l’on approche de la mer. A Pismo beach, la mer n’est même pas visible. Un endroit étrange qui fait penser au monde du Big Lebowski.

Bretelle. Exit. Los Alamos. Petit patelin. 2 stations service. Quasiment toutes les constructions sont en bois. Atmosphère genre « western light  » comme un peu partout en Californie. Une demi-douzaine de rues en coupent quatre autres et puis tout cela se termine rapidement par une nouvelle bretelle d’accès à la 101. L’essentiel de la population largement hispanique semble travailler dans les différents vignobles des environs ou chez des maraîchers. Los Alamos n’a pas encore été submergé par la vague montante des cadres de Los Angeles qui pour occuper leur retraite ou  leurs dimanches ont déjà conquis plus au Sud les environs de Buellton, Solvang, Santa Ynez, les transformant en riants, pimpants, stériles décors de Disney films. D’ailleurs c’est à quelques kilomètres de Santa Ynez que se trouve l’ancien délire de Michael Jackson ,le « Neverland Ranch ». Il y a encore des visiteurs qui allument des bougies. La Californie, c’est spécial.

A Los Alamos, 4 350 km rès avoir quitté Calgary, je retrouve Doug. Le propriétaire de la moto. Sa nouvelle maison est encore un vaste chantier. Les travaux de rénovation sont à peine terminés. Trois camions de déménagement venus de différents horizons, maisons, gardes-meubles et périodes de sa vie, se sont successivement déversés à l’intérieur dans le garage, dans le jardin. A l’entrée de la maison reste encore un énorme conteneur de métal peint en vert. Dans la maison on circule difficilement en enjambant caisses et des cartons.

Container

cuisine

L’objectif est clair, il faut tout dégager, ranger, ordonner, nettoyer le plus vite possible car le lendemain soir arrivent déjà de Lake Louise (Alberta), Hans Sauter, un chef réputé et ses assistants qui doivent préparer trois jours plus tard un dîner gastronomique pour 25 personnes à l’occasion du lancement de Zuma Foods la nouvelle entreprise de Doug. Pour le moment, on atteint difficilement la cuisinière et nul ne sait où se trouvent les cartons de vaisselle. Mais avec la préparation de ce repas, c’est une autre histoire qui commence.

Conclusion à l’usage des motards.

Je n’avais jamais effectué de voyage semblable en moto. Une première constatation s’impose, on ne se lance pas dans un périple pareil avec n’importe quelle moto. Je ne l’aurais pas fait avec ma Moto Guzzi Griso. Je ne l’aurais pas fait en Triumph Speed Triple non plus. Même si elle respire l’ennui sous ses couleurs vives la BMW GS de 1988 est un engin parfaitement adapté. Peu de grands frissons ni de jubilation, mais l’expérience d’une sérénité que peu d’autres motos peuvent revendiquer. Les seuls défauts relevés tiennent à son âge (trop grandes roues, freins désuets, peu de chevaux).

Je ne connais pas les GS 1200 d’aujourd’hui, mais je ne doute pas qu’elles possèdent les mêmes qualités d’endurance et de confort que leur ancêtre et probablement  toujours ce même tempérament atavique : égal, impavide, placide, imperturbable, performant en toutes circonstances qui évoque les breaks diesel Mercedes. Mais on ne peut pas tout avoir.

Si c’était à refaire, ou plutôt si je devais maintenant descendre de Los Alamos à Rio Galegos en traversant les Andes et la Patagonie, je pense que je remettra ça avec une BMW, histoire que l’aventure, ce ne soit pas la moto…

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