La vérité de Leni.

Leni

Le 27 janvier vont se dérouler des cérémonies commémoratives du 70ème anniversaire de la libération d’Auschwitz et elle aurait été furieuse.

Je dois expliquer pourquoi. Je lui dois ça. Ce fut son dernier combat. Son ultime devoir de mémoire. Elle l’a mené pendant 60 ans, jusqu’en 2005. Pendant des années, elle a écrit avec courage et détermination des lettres aux journaux et aux institutions mémorielles. Elle a dit qui elle était, fourni son numéro matricule, indiqué des dates, nommé des lieux, raconté ce qu’elle a vu, ce qu’elle a noté, ce qu’elle savait. Elle donnait des preuves, citait des témoignages incontestables. Elle dénonçait un honteux mensonge international et consensuel. Un mensonge qui arrangeait tout le monde, un mensonge qui permettait de commémorer la « libération » d’Auschwitz en paix avec la conscience tranquille.

Mais ce que l’on racontait n’était pas la vérité. Ce qui se passait à Auschwitz était bien connu, mais n’a jamais constitué une priorité pour les Alliés, Auschwitz n’a  été « libéré » par personne. Quand les soldats de l’Armée Rouge ont atteint Oswiecim, ils ignoraient ce qu’ils allaient découvrir. Ils n’avaient reçu aucune consigne (Ceci est confirmé par les mémoires du Gl. Petrenko lui-même, dit « le libérateur » d’Auschwitz). Il n’y a pas matière à célébration ni à congratulations. Auschwitz a été abandonné par ses gardiens et ses kapos. La température mi-janvier 1945 était de – 25°. Il ne restait plus dans le camp que des agonisants et des malades intransportables. Le camp avait déjà été vidé et évacué par tous ceux qui étaient encore en état de voyager ou de marcher. 50 000 personnes environ. Elle, elle avait surtout marché, en longue colonne de femmes, puis en wagons à bestiaux découverts pour contourner Berlin, et ainsi de suite, 1 300 km vers le Nord, jusqu’à Ravensbrück d’abord, puis enfin Malchow, toujours dans le Mecklembourg. Et leur marche s’arrêta lorsqu’elles furent abandonnées sans eau et sans nourriture par leurs gardes SS et enfin rattrapées par l’Armée Rouge.

Elle a survécu, mais elle n’a pas été écoutée sur la fin de son histoire. Elle a perdu sa dernière bataille. Elle dérangeait avec son histoire de non-libération d’Auschwitz. On la remerciait pour tous ses témoignages antérieurs, mais on osait presque lui suggérer de ne pas insister inutilement  sur la non-libération d’Auschwitz au nom du symbole et de la noblesse d’ensemble de la cause du « plus jamais ça . Il ne fallait pas qu’elle compromette un grand dessein mémoriel en s’attardant somme toute sur des détails désormais sans importance. L’important, elle devait le comprendre, n’était pas l’exactitude pointilleuse du passé, d’ailleurs qu’est-ce que l’exactitude ?, mais la tâche que nous réservait l’avenir, la transmission, le devoir de mémoire, etc.

Elle n’était pas d’accord. A ses yeux, le fait que les déportés d’Auschwitz ait été consciemment abandonnés à leur sort par les Alliés jusqu’au tout dernier jour devait être inlassablement répété, car si l’on ignore cela, la leçon et la morale de l’histoire demeurent dangereusement incomplètes.

Juifs ou pas, vous pouvez parfaitement appeler au secours jusqu’à l’agonie sans déclencher plus qu ’une impuissance navrée. Cela fut démontré, encore et encore. Elle pensait que c’était utile de faire part de son expérience pour l’édification des générations futures.

Elle s’appelait Leni. Je l’ai cru. C’était ma mère.

Share

Auteur : L'homme à la cloche

"La question que les temps veules posent est bien: qu'est-ce qui résiste? Qu'est-ce qui résiste au marché, aux médias, à la peur, au cynisme, à la bêtise, à l'indignité?" Serge Daney

3 pensées sur “La vérité de Leni.”

  1. Je me souviens aussi qu’elle disait que sa position de coursière et interprète avait fait d’elle « une aristocrate dans le camp ». Pour (mal) plagier Primo Levi, c’était une femme.

  2. J’ai fait la connaissance de ta mère il y a 10 ans juste. Cela a été, pour moi, une rencontre essentielle, une amitié trop courte, et je me souviens de sa colère : non le camp n’a pas été libéré, il avait été « évacué » avant et ne restaient à l’entrée des russes que ceux qui n’en pouvaient plus. Je l’ignorais et j’ai regardé plus tard d’un autre oeil les images russes de cette « libération » qui montrent des déportés presque « trop bien portants » (c’est assez terrible d’écrire ça). Je me souviens de son témoignage que l’on peut écouter sur le site du Mémorial. Lorsque autour de moi on parle de la libération d’Auschwitz, je rectifie toujours. Beaucoup de déportés du camp ont marché dans le froid, ont parfois été exécutés quand ils ne pouvaient plus avancer. Dans un documentaire à elle consacrée, Simone Veil parle des trains et des marches mais ne remet pas en cause la « libération ». Du moins c’est le souvenir que j’en ai.
    Je ne sais pas si c’est cette photo précisément qui était posée sur une étagère dans son salon rue Erlanger le jour de ses obsèques, mais j’ai ce visage là en tête quand je pense à elle, comme en ce moment.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Commentaires protégés par WP-SpamShield Anti-Spam