TOUS A LA MANIF !

motardsCela faisait trop longtemps que je n’avais pas manifesté publiquement, physiquement et solidairement que j’étais contre.

En l’occurrence et de façon assez primaire et corporatiste contre « l’inflation sécuritaire ». Plus précisément contre les mesures préconisées par le Conseil National de la Sécurité Routière soutenues par le messie premier ministre Manuel Valls visant à l’expérimentation de la baisse à 80 km/h de la vitesse maximum autorisée sur le réseau secondaire bidirectionnel – toutes les routes à deux voies non séparées par un dispositif central qui sont évidemment la source de très nombreux accidents. Mais bon, ça va s’arrêter quand et où ces limitations de vitesse ?

A l’appel national de la Fédération Française des Motards en Colère, j’ai donc rejoint mes camarades motocyclistes marseillais pour manifester de façon spectaculaire dans les rues de la ville et informer l’opinion publique, les média publics et les pouvoirs publics sur “l’hiver de mon mécontentement” comme disait très bien ce vieux biker de Richard III dans la pièce éponyme de William Shakespeare.

A tous ceux qui jugent un peu rapidement peut-être que les motards ne respectent aucune règlementation, d’ailleurs ils portent des culottes, des bottes de moto, un blouson de cuir noir avec un aigle sur le dos, leurs motos partent comme des boulets de canon semant la terreur dans toute la région, tatouage, passage à niveau, pauvre Marie-Lou, etc., je répondrais qu’il n’est pas exclu qu’une petite minorité agissante très visible adopte parfois un comportement routier agressif, certes tout à fait malvenu,  mais c’est hélas également le cas de trop nombreux automobilistes. Ne jetons pas le bébé motard rieur avec l’eau du bain de la discorde. D’ailleurs les organisations poujadistes de défense des intérêts des automobilistes (un lobby que l’écologiste opportuniste qui sommeille en moi apprécie moyennement) protestent également.

Plus sérieusement, le point de vue de la FFMC (donc de la Mutuelle des Motards) est que cette mesure autoritaire plutôt facile (*) et encore une fois répressive donc lucrative, permet de ne pas mettre en oeuvre d’autres mesures plus pédagogiques visant à accroître la sécurité par une meilleure responsabilisation des conducteurs : respect des distances de sécurité, lutte contre l’alcool au volant, contre l’usage du téléphone… En gros, on préfère continuer à interdire plutôt qu’éduquer. Bon vieux clivage borné droite-gauche : répression/éducation, prévenir/guérir,  action/inaction, délit de faciès et harcèlement policier anti-jeunes vs impuissance complaisante de la justice toujours à la botte d’un pouvoir impuissant…

– Oui d’accord, mais en attendant il y a une réelle montée de l’incivisme et beaucoup trop de laxisme.

– Cela se discute….Tu ne vas pas tout de même pas me dire que si je refuse la limitation à 8O km/h je fais le jeu de Marine Le Pen ?   Fais soif. Patron, la même chose s’il vous plait !

– Alors, comment c’était cette manif de motards en colère ?

– Il faisait beau. Le soleil dardait ses rayons dans l’azur de Phocée. Rendez-vous était fixé à 14h sur l’esplanade du Dôme. A 14h30 nous étions déjà quelques centaines de motards dans une atmosphère joyeuse de parking de Grand Prix, mais sans les brésiliennes en string ni les merguez. La plupart des engins étaient astiqués au top, ça rutilait un max. Côté casques et blousons on avait sorti son beau matériel pour la parade. On patientait, on causait mécanique. – Et avec ta nouvelle cartographie tu tires combien ? – J’ai revendu mes Akrapo pour les nouveaux Termignoni carbone, une tuerie ! Tous les téléphones photographiaient et filmaient non stop. Ici et là, des membres d’Al Qaeda on wheels, des terroristes du FLNC canal bicylindriste, des  militants extrémistes trosko-ducatistes, des mélenchono-susukistes, ou des yamaho-libertaires, masquaient leur plaque d’immatriculation avec des bandes de papier adhésif ou un chiffon.  – Comme ça, tu vois Marie-Lou, les keufs ils l’auront dans l’os ! C’était surtout pour impressionner les copines qui étaient venues fraîches et pimpantes les soutenir, parce que à l’allure à laquelle on allait défiler dans l’ordre, on n’allait pas vraiment risquer le flashage au radar. Le flux des retardataires commençait à diminuer. Quelques coups de klaxons impatients se firent entendre. Cris de guerre, un puis plusieurs moteurs, rugirent soudain à la limite de la zone rouge, coupés par leur rupteur… Et d’un seul coup la cacophonie devint épouvantable. Tous les singes, plusieurs centaines, se mirent à hurler en même temps de tous leurs cylindres et à qui mieux mieux. Les jeunes mâles dominants rivalisaient jusqu’à la mort de leur organe dans les sons les plus stridents, les plus épouvantables, les plus barbares. Les gros twins américains grondaient à s’en faire péter la culasse. J’étais pris, bloqué au milieu d’un rang serré, lui même précédé et suivi d’une bonne vingtaine d’autres rangs tout aussi compacts. Toute fuite était impossible. Peu à peu les gaz d’échappement envahirent l’esplanade. Devant moi, les deux pots relevés à hauteur de selle visaient directement mes bronches en tirant des salves de gaz brulant. L’air devenait de plus en plus irrespirable. Les klaxons  ce-n’est-qu’un-dé-but-con-ti-nuons-le-com-battaient,  couverts par les éructations furieuses provenant de sources non-homologués. Enfin, le flot s’ébranla. Lentement, la bruyante procession s’insinua dans une rue puis une autre, progressa à vitesse d’escargot, mais tous moteurs et avertisseurs vociférant, vers le boulevard Sakakini, large artère permettant de contourner le centre ville. Un long nuage de pollution sombre et braillard défilait en première, la main sur l’embrayage, le pied prêt à se poser à terre. L’air était de plus en plus toxique. On respirait le moins possible. Les yeux piquaient. Le reptile poussif, mais très en colère, s’étirait maintenant de façon élastique selon la largeur de la voie. Je ne pense pas qu’il y ait eu sur le bitume plus de 500 à 600 motos progressant à moins de 10 km/h (sans doute moitié moins selon la police et plus du double selon les organisateurs…). Les bouchons espérés furent rapidement créés, d’autant plus facilement que le Vieux Port était fermé à la circulation pour cause de défilé de Carnaval. Derrière, à droite, à gauche de la manif, tout le trafic était bloqué. Le cortège s’engagea alors sur l’autoroute en direction d’Aubagne, toujours encadré par un important service d’ordre mutualiste et accompagné discrètement à distance par de très maigres effectifs policiers. De temps à autre un excité laissait un vide se créer devant lui sur une dizaine de mètres et se lançait alors, soit dans un wheeling sur la roue arrière, soit dans une esquisse de burnout tandis que ses copains filmaient l’exploit avec leur smartphone. Le taux de bêtise montait en flèche avec le CO2 et l’adrénaline. Il devenait urgent de fuir, vital de respirer. J’appelais la bretelle de sortie de la Valentine de tous mes poumons, enfin j’aperçus le bunker bleu et jaune d’Ikéa, j’étais sauvé. Le cortège lui continua à progresser vers Aubagne, encore une dizaine de kilomètres…

– C’était complètement naze ta manif !

– Oui, mais non. D’accord vu comme ça, c’était pas très écolo ni très malin comme mode de protestation. D’un autre côté, si on ne réagit pas, on mérite ce qui nous arrive, on se comporte comme des veaux. Déjà qu’ils veulent nous imposer le contrôle technique et des bandes réfléchissantes dans le dos.

– Tu vas retourner manifester pour, euh « contre » ça aussi ?

– Non cette manif-là, elle a déjà eu lieu et j’y étais pas allé.

 

(*) Fondée sur un calcul mathématique suédois datant de la fin des années 60 qui établirait que tout abaissement de la vitesse de 1% se traduirait par une baisse de la mortalité de 4%….Donc une baisse de 90 à 80 km/h se traduirait par une baisse de la mortalité de 44%… Je vous laisse faire le calcul pour une limitation à 60 km/h…. Enfin, heureusement il y a aussi d’autres arguments. Pour les motards, la baisse de la mortalité avec une limitation à 80 km/h au lieu de 90 km/h serait insignifiante, il faudrait descendre en dessous de 30 km/h pour que les morts se relèvent.

Share

Auteur : L'homme à la cloche

"La question que les temps veules posent est bien: qu'est-ce qui résiste? Qu'est-ce qui résiste au marché, aux médias, à la peur, au cynisme, à la bêtise, à l'indignité?" Serge Daney

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Commentaires protégés par WP-SpamShield Anti-Spam