Madame Fallin, osez la décapitation.

Mary_FallinChère Mary Fallin, madame la gouvernante de l’Oklahoma,

le monde entier est alerté par les problèmes que vous rencontrez lors de l’exécution de condamnés à mort à l’aide d’un système d’injection létale défectueux. Cela ne marche pas très bien. Les produits sont devenus rares et coûteux, cela ne semble pas s’écouler comme il faut, au lieu d’être propre et rapide, cela devient long, pénible et apporte honte et discrédit à votre valeureux état. Il est grand temps de faire quelque chose. Permettez moi de vous faire une suggestion. Vous êtes très attachée à la peine capitale, il n’est donc pas question d’y renoncer, alors pourquoi ne pas revenir tout simplement au bon vieux principe de la décapitation ? La décapitation a été appliquée partout dans le monde pendant des siècles, voire des millénaires avec le plus grand succès, mis à part quelques ratés célèbres, mais très peu nombreux. La décapitation ne coûte pas cher, elle est technologiquement simple, peut être pratiquée par tout le monde avec un entrainement minimum.

St John Baptiste

Même les femmes décapitent avec aisance et élégance, songez à Judith et Holopherne par exemple.

Judith_mit_dem_Haupt_des_Holofernes

Permettez-moi de citer Wikipedia en anglais qui met en évidence que la décapitation est une fin tout à fait honorable et même aristocratique, du moins en occident :

Decapitation has been used as a form of capital punishment for millennia. The terms « capital offence », « capital crime », « capital punishment, » derive from the Latin caput, « head », referring to the punishment for serious offences involving the forfeiture of the head; i.e., death by beheading. Decapitation by sword (or axe, a military weapon as well) was sometimes considered the honourable way to die for an aristocrat, who, presumably being a warrior, could often expect to die by the sword in any event; in England it was considered the privilege of noblemen to be beheaded. This would be distinguished from a dishonourable death on the gallows or through burning at the stake. In medieval England, the punishment for high treason was to be hanged, drawn and quartered but in the case of nobles and knights it was often commuted to beheading; female commoner traitors were burned at the stake.

In countries where beheading was the usual means of capital punishment, such as in Scandinavia, the noblemen would be beheaded with a sword, symbolizing their class as a military caste, thus dying by an instrument of war, while the commoners would be beheaded with an axe.

If the headsman‘s axe or sword was sharp and his aim was precise, decapitation was quick and was presumed to be a relatively painless form of death. If the instrument was blunt or the executioner clumsy, however, multiple strokes might be required to sever the head. The person to be executed was therefore advised to give a gold coin to the headsman to ensure that he did his job with care. Robert Devereux, 2nd Earl of Essex, and Mary, Queen of Scots, required three strikes at their respective executions. Margaret Pole, 8th Countess of Salisbury, is said to have required up to ten strokes before decapitation was achieved.This particular story may, however, be apocryphal, since highly divergent accounts exist.

To ensure that the blow would be fatal, executioners’ swords usually were blade-heavy two-handed swords. Likewise, if an axe was used, it almost invariably would be wielded with both hands. In England a bearded axe was used for beheadings, with the blade’s edge extending downwards from the tip of the shaft.

However, in some countries such as China, decapitation is considered as a less honourable capital punishment than other ways like the gallows or poisoning because of differing cultural values. For example, Chinese believe that to separate any part of the body from oneself intentionally is disrespectful to his or her ancestors, who have brought the person’s life.

J’espère que ces quelques informations vous seront utiles et que les exécutions pourront reprendre rapidement et sans soucis en Oklahoma. Qui sait, peut-être l’Oklahoma pourrait-il même faire figure de pionnier en substituant la bonne vieille et noble décapitation aux techniques barbares de l’injection létale, de la chaise électrique ou de la pendaison aux Etat-Unis ?

Share

J’ai eu soif.

J’ai eu soif.

Suspendant leur cours
Les choses fébriles de la journée
Révèlent la nuit
Leurs interstices intimes.

Une aube assoupie filtre par les persiennes
Autour de l’évier morbide, légiste,
Luisent les carreaux culinaires,
Un torchon, une pomme, une théière chinoise,
Une boîte orientale.

Fichés dans un billot de bois
Les couteaux incisifs
Couteaux de lumière
Lames inoxydables
Tranchoirs lourds
Désosseurs agiles
Eustaches familiers
Surins mille fois effilés.

Pupilles noires
Pupilles avides
Mes gourmandes
Suceuses d’ombre.
Je scrute.

Je sais les oignons, les aulx, le laurier,
Dans un panier.
Je sais le plateau avec les huiles et les épices.
Je sais le contenu caché
Des placards et des tiroirs.
Où se trouve le chocolat.

J’ai soif,
Il est temps que la nuit se retire.
Abandonne ses noyés
A la langue sèche.

Le compresseur du réfrigérateur hoquète,
Une plaque dorsale vibre, une vis trémule.
Je ferme les yeux,
Ouvre la porte, saisis la bouteille au jugé
Referme le tombeau.
Quelques spasmes, il s’ébroue et à nouveau ronronne
Puis se rendort.

Des voitures chuintent déjà sur le bitume.
Il pleut.

Lorsque disparaît la lune
Que les derniers rats
Désertent les poubelles
Apparaissent les premiers piétons hâtifs.
Un chien craintif
Bas sur pattes
Oreilles couchées,
Echine creusée,
Tourne sur lui-même
Hésite à traverser.

 

Share

Rêve ou réalité ?

mama-shelter-lyon-restaurant-28Je quitte le lobby de hôtel, je longe l’interminable bar, je traverse le restaurant en direction de ma lointaine table. Je savoure chaque instant. Un sourire léger volète en permanence sur mes lèvres et mes paupières. J’évolue dans un décor amusant, pétillant, raffiné, qui me va à ravir. Tout ici me rend spirituel et beau. Plus j’avance, plus je suis à l’aise et plus ma personne est épanouie. Tout contribue à mettre mes talents en valeur. Je suis au top. Je m’observe de l’intérieur et je craque pour moi. Les matières, les couleurs, la lumière ont été choisis, mieux que par moi-même, pour qu’en tous sens je rayonne. Mon port apparaît altier sans être hautain, ma démarche possède quelque chose de félin et d’athlétique, mon regard est incisif et brillant mais dénué de toute arrogance. Je suis enveloppé d’une nonchalance naturelle subtile car accompagnée de la discrète retenue indispensable à l’élégance. Je suis latin et britannique, un rien américain, philosophe et sportif, rempli d’une ardeur toute juvénile boucanée de maturité. Le regard clair et lucide de la sagesse tempère ma verve et ma fougue. Il émane de moi un irrésistible parfum de sexe. Mieux, un cocktail fatal de tous les sexes. J’exsude une combinaison parfaite de puissance virile contenue et d’infinie douceur. Je suis le chêne, je suis le roseau. L’aigle et le colibri. Le patriarche et la fraîche jeune fille. Ma main fait ployer le col d’un pur-sang, mais sa caresse est inoubliable.
Je balaie la salle du regard. Toutes les tables sont occupées, on feint de ne pas me regarder, mais je sais que l’on me voit. Je voudrais lire sur les visages, le trouble que suscite ma présence. L’émoi des femmes, la crainte respectueuse et la morsure de jalousie ressenties par les hommes.
Rien. Je ne perçois rien. Ils affichent tous la mine réjouie des imbéciles béats se mirant dans leur assiette ou leur smartphone. Les conversations triviales se poursuivent. Le bourdonnement ambiant, émaillé de quelques éclats de voix indélicats et de ridicules gloussements de gorge, n’est zébré d’aucun silence lors de mon passage feutré. Personne ne se penche vers son voisin, personne n’échange de regard, personne ne chuchote. Personne ne fait mine de m’ignorer. Tout continue comme si je n’existais pas et pourtant, je n’ai jamais tant existé.
L’horreur s’impose à moi au premier verre de vin. En ce lieu, nous sommes tous irradiés. Nous sommes tous optimisés, abonnis, augmentés, magnifiés, héroïsés, maximisés, people-isés, starifiés, surévalués par une mère poule juive. Nous éprouvons tous cette même ivresse élitiste d’enfin en être, ce même vertige en face de nous-même tout-puissant. Mais seulement en face de notre image. Car nous sommes les seuls à nous voir ainsi : brillants, irrésistibles, beaux. Aux yeux des autres, de tous les autres, ici et ailleurs, nous demeurons ordinaires.
Il devient alors impossible de ne pas faire allégeance à la toute puissance du Grand absent qui domine le tumulte de nos pensées : le créateur du lieu, l’inventeur, l’auteur, le dramaturge, le metteur en scène, le scénographe, l’architecte, le philosophe, le psychologue, le designer barbu, le costumier, l’accessoiriste, le cuistot et en fin de compte l’assassin qui nous a vu nus avant de nous redessiner. Sa came est dure. Quand on franchit la porte, la sortie sur le trottoir est brutale, mais l’extase à l’intérieur, quoique brève était puissante. Nous reviendrons, ramage et plumage . Aïe mama !

Share

Dans la cour (d’honneur).

photo-Dans-la-cour-2013-2Tout le bien qu’en dit la critique et l’enthousiasme du public sont pleinement justifiés. Film rare et même précieux par la grâce de l’équilibre entre comédie et drame. Mise en scène discrète, précise, légère, toujours élégante. Acteurs formidables. Catherine Deneuve magnifique, au sommet de son art. Un seul petit couac : l’affiche du film. Dommage.

Pour ceux que cela intéresse, le poème que lit Gustave Kervern vers la fin du film s’intitule « Dormir » il figure dans le recueil « La vitesse foudroyante du passé » de  Raymond Carver (Editions de l’Olivier). En anglais le recueil s’intitule « Ultramarine » et le poème en V.O. est celui-ci :

Sleeping

He slept on his hands.
On a rock.
On his feet.
On someone else’s feet.
He slept on buses, trains, in airplanes.
Slept on duty.
Slept beside the road.
Slept on a sack of apples.
He slept in a pay toilet.
In a hayloft.
In the Super Dome.
Slept in a Jaguar, and in the back of a pickup.
Slept in theaters.
In jail.
On boats.
He slept in line shacks and, once, in a castle.
Slept in the rain.
In blistering sun he slept.
On horseback.
He slept in chairs, churches, in fancy hotels.
He slept under strange roofs all his life.
Now he sleeps under the earth.
Sleeps on and on.
Like an old king.

Share

M. et Mme Rêve.

MMR8Il y a des spectacles ratés pour lesquels on conserve assez de tendresse ou simplement d’indulgence pour ne pas  vouloir les éreinter. Il y en a d’autres qui déjà pendant que vous y assistez rendent votre siège inconfortable, votre nuque douloureuse et vous font soupirer de plus en plus bruyamment.

M. et Mme Rêve,  » le nouveau spectacle évènement du Théâtre du corps de Marie-Claude Pietragalla et Julien Derouault en coproduction avec Dassault Systèmes et ses technologies d’expérience 3D «  (sic !) vu au Silo à Marseille, le 18 avril, fait partie de ces terribles soufflés prétentieux, nés d’un égo surdimensionné qui se dégonflent, s’effondrent et s’enfoncent devant vos yeux médusés. Quoique. Ayant quitté ma place dés les premiers applaudissements, j’entendis jusqu’au trottoir, des tonnerres d’applaudissements, comme à la fin d’un concert des Rolling Stones ou d’un grand spectacle de Robert Hossein au Stade de France.

Emcé est une danseuse étoile, mais ce n’est pas une artiste plasticienne, elle n’est pas non plus une scénographe remarquable ni une chorégraphe irremplaçable. Ce n’est pas grave, on ne lui en demande pas tant, mais Emcé voudrait être à la fois Pietragalla, Jean Vilar, Jérôme Savary, Jean-Paul Goude, Philippe Découflé, Maurice Béjart et Luc Besson. C’est beaucoup pour des chevilles de ballerine.

Elle sent que cela bouillonne en elle, elle a des tonnes de choses à nous dire, à nous montrer, à nous faire découvrir. La danse ne doit pas être enfermée dans, la danse ce n’est pas que. Il faut oser dépasser, oser briser, oser le spectacle populaire total. Hélas.

Emcé n’a pas été retenue par Poutine pour le spectacle d’ouverture des jeux de Sotchi, mais elle est tenace, elle est certainement en pourparlers pour les J.O. de 2016 à Rio ou pour la Coupe du Monde de Football en 2022 au Qatar.

« M. et Mme Rêve » exploite donc, et à fond les « effets spéciaux » Dassault système c’est à dire surtout des images de synthèse projetées sur des écrans et sur le sol. Cela pourrait impressionner, surprendre, séduire. Sauf que. Comme toujours lorsque la technique n’est pas maintenue strictement à la botte et à l’arrière-plan du propos artistique, elle envahit tout, écrase tout, s’empare de tout et tient lieu d’idée. Le Rêve Pietragallo-Derouaultesque n’est jamais poétique, onirique, aérien, ni subtil. C’est du « rêve » en sabots. Du rêve de pingouin souverain comme chante Carla Bruni. C’est ballot balourd. Il n’y a aucune direction artistique. Aucun parti pris esthétique. La conception et la réalisation graphique sont  attribuées à un malheureux Gaël Perrin, mais le programme du spectacle précise qu’il n’est qu’« un artisan au service de l’art et de ses différentes formes dexpression » (sic). Il n’est donc pas responsable du choix des images.  L’inspiration visuelle vient d’en haut, et ce n’est qu’une compilation foutraque de toutes sortes de clichés graphiques de vieux clips plus ou moins techno ramassés ici et là sur YouTube.

Dans l’ensemble tout cela est assez moche et le spectacle restera essentiellement gris sombre car le propos est ambitieux : il s’agit de dénoncer ( ?), illustrer ( ?) la folie du monde, la société qui, la société que. Le « théâtre de l’absurde » de Ionesco, quoi. D’ailleurs parfois, tandis que les corps s’agitent sur scène dans la pénombre et que des images tristes défilent sur les écrans, une voix off lutte avec les boîtes à rythme de Laurent Garnier (on a quand même échappé à David « fuck me I’m famous » Guetta !) pour nous injecter des bouts de Ionesco dans le texte.

Je n’ai souri qu’une fois, pendant le tableau du Lac des cygnes, avec une chorégraphie heureusement déglinguée. Pendant quelques minutes est passeé le spectre du Grand Magic Circus, mais il s’est éloigné rapidement pour ne plus jamais revenir.

Après quelques inévitables références à l’univers expressionniste du jeune Fritz Lang, le sommet du kitsch est atteint dans le final du spectacle, l’apothéose quoi, qui ne craint pas de plaquer façon Apocalypse now, la Chevauchée des Walkyries (mais si, mais si !) sur un plagiat grossier de la « Hammer March » de « The Wall » film de Alan Parker, musique de Pink Floyd. Rideau. Applaudissements et vivas.

Un rapide tour d’horizon sur la toile montre que les gogos de la critique sont aussi emballés que le bon public. Il y a des jours, on se sent assez seul face à tant de béatitude ravie.

Share

Milan Kundera

fete-de-l-insignifiance(…) « L’insignifiance, mon ami, c’est l’essence de l’existence. Elle est avec nous partout et toujours. Elle est présente même là où personne ne veut la voir : dans les horreurs, dans les luttes sanglantes, dans les pires malheurs. Cela exige souvent du courage pour la reconnaître dans des conditions aussi dramatiques et pour l’appeler par son nom. Mais il ne s’agit pas seulement de la reconnaître, il faut… apprendre à l’aimer… mon ami, respirez cette insignifiance qui nous entoure, elle est la clé de la sagesse, elle est la clé de la bonne humeur… » (…)

Share

TOUS A LA MANIF !

motardsCela faisait trop longtemps que je n’avais pas manifesté publiquement, physiquement et solidairement que j’étais contre.

En l’occurrence et de façon assez primaire et corporatiste contre « l’inflation sécuritaire ». Plus précisément contre les mesures préconisées par le Conseil National de la Sécurité Routière soutenues par le messie premier ministre Manuel Valls visant à l’expérimentation de la baisse à 80 km/h de la vitesse maximum autorisée sur le réseau secondaire bidirectionnel – toutes les routes à deux voies non séparées par un dispositif central qui sont évidemment la source de très nombreux accidents. Mais bon, ça va s’arrêter quand et où ces limitations de vitesse ?

A l’appel national de la Fédération Française des Motards en Colère, j’ai donc rejoint mes camarades motocyclistes marseillais pour manifester de façon spectaculaire dans les rues de la ville et informer l’opinion publique, les média publics et les pouvoirs publics sur “l’hiver de mon mécontentement” comme disait très bien ce vieux biker de Richard III dans la pièce éponyme de William Shakespeare.

A tous ceux qui jugent un peu rapidement peut-être que les motards ne respectent aucune règlementation, d’ailleurs ils portent des culottes, des bottes de moto, un blouson de cuir noir avec un aigle sur le dos, leurs motos partent comme des boulets de canon semant la terreur dans toute la région, tatouage, passage à niveau, pauvre Marie-Lou, etc., je répondrais qu’il n’est pas exclu qu’une petite minorité agissante très visible adopte parfois un comportement routier agressif, certes tout à fait malvenu,  mais c’est hélas également le cas de trop nombreux automobilistes. Ne jetons pas le bébé motard rieur avec l’eau du bain de la discorde. D’ailleurs les organisations poujadistes de défense des intérêts des automobilistes (un lobby que l’écologiste opportuniste qui sommeille en moi apprécie moyennement) protestent également.

Plus sérieusement, le point de vue de la FFMC (donc de la Mutuelle des Motards) est que cette mesure autoritaire plutôt facile (*) et encore une fois répressive donc lucrative, permet de ne pas mettre en oeuvre d’autres mesures plus pédagogiques visant à accroître la sécurité par une meilleure responsabilisation des conducteurs : respect des distances de sécurité, lutte contre l’alcool au volant, contre l’usage du téléphone… En gros, on préfère continuer à interdire plutôt qu’éduquer. Bon vieux clivage borné droite-gauche : répression/éducation, prévenir/guérir,  action/inaction, délit de faciès et harcèlement policier anti-jeunes vs impuissance complaisante de la justice toujours à la botte d’un pouvoir impuissant…

– Oui d’accord, mais en attendant il y a une réelle montée de l’incivisme et beaucoup trop de laxisme.

– Cela se discute….Tu ne vas pas tout de même pas me dire que si je refuse la limitation à 8O km/h je fais le jeu de Marine Le Pen ?   Fais soif. Patron, la même chose s’il vous plait !

– Alors, comment c’était cette manif de motards en colère ?

– Il faisait beau. Le soleil dardait ses rayons dans l’azur de Phocée. Rendez-vous était fixé à 14h sur l’esplanade du Dôme. A 14h30 nous étions déjà quelques centaines de motards dans une atmosphère joyeuse de parking de Grand Prix, mais sans les brésiliennes en string ni les merguez. La plupart des engins étaient astiqués au top, ça rutilait un max. Côté casques et blousons on avait sorti son beau matériel pour la parade. On patientait, on causait mécanique. – Et avec ta nouvelle cartographie tu tires combien ? – J’ai revendu mes Akrapo pour les nouveaux Termignoni carbone, une tuerie ! Tous les téléphones photographiaient et filmaient non stop. Ici et là, des membres d’Al Qaeda on wheels, des terroristes du FLNC canal bicylindriste, des  militants extrémistes trosko-ducatistes, des mélenchono-susukistes, ou des yamaho-libertaires, masquaient leur plaque d’immatriculation avec des bandes de papier adhésif ou un chiffon.  – Comme ça, tu vois Marie-Lou, les keufs ils l’auront dans l’os ! C’était surtout pour impressionner les copines qui étaient venues fraîches et pimpantes les soutenir, parce que à l’allure à laquelle on allait défiler dans l’ordre, on n’allait pas vraiment risquer le flashage au radar. Le flux des retardataires commençait à diminuer. Quelques coups de klaxons impatients se firent entendre. Cris de guerre, un puis plusieurs moteurs, rugirent soudain à la limite de la zone rouge, coupés par leur rupteur… Et d’un seul coup la cacophonie devint épouvantable. Tous les singes, plusieurs centaines, se mirent à hurler en même temps de tous leurs cylindres et à qui mieux mieux. Les jeunes mâles dominants rivalisaient jusqu’à la mort de leur organe dans les sons les plus stridents, les plus épouvantables, les plus barbares. Les gros twins américains grondaient à s’en faire péter la culasse. J’étais pris, bloqué au milieu d’un rang serré, lui même précédé et suivi d’une bonne vingtaine d’autres rangs tout aussi compacts. Toute fuite était impossible. Peu à peu les gaz d’échappement envahirent l’esplanade. Devant moi, les deux pots relevés à hauteur de selle visaient directement mes bronches en tirant des salves de gaz brulant. L’air devenait de plus en plus irrespirable. Les klaxons  ce-n’est-qu’un-dé-but-con-ti-nuons-le-com-battaient,  couverts par les éructations furieuses provenant de sources non-homologués. Enfin, le flot s’ébranla. Lentement, la bruyante procession s’insinua dans une rue puis une autre, progressa à vitesse d’escargot, mais tous moteurs et avertisseurs vociférant, vers le boulevard Sakakini, large artère permettant de contourner le centre ville. Un long nuage de pollution sombre et braillard défilait en première, la main sur l’embrayage, le pied prêt à se poser à terre. L’air était de plus en plus toxique. On respirait le moins possible. Les yeux piquaient. Le reptile poussif, mais très en colère, s’étirait maintenant de façon élastique selon la largeur de la voie. Je ne pense pas qu’il y ait eu sur le bitume plus de 500 à 600 motos progressant à moins de 10 km/h (sans doute moitié moins selon la police et plus du double selon les organisateurs…). Les bouchons espérés furent rapidement créés, d’autant plus facilement que le Vieux Port était fermé à la circulation pour cause de défilé de Carnaval. Derrière, à droite, à gauche de la manif, tout le trafic était bloqué. Le cortège s’engagea alors sur l’autoroute en direction d’Aubagne, toujours encadré par un important service d’ordre mutualiste et accompagné discrètement à distance par de très maigres effectifs policiers. De temps à autre un excité laissait un vide se créer devant lui sur une dizaine de mètres et se lançait alors, soit dans un wheeling sur la roue arrière, soit dans une esquisse de burnout tandis que ses copains filmaient l’exploit avec leur smartphone. Le taux de bêtise montait en flèche avec le CO2 et l’adrénaline. Il devenait urgent de fuir, vital de respirer. J’appelais la bretelle de sortie de la Valentine de tous mes poumons, enfin j’aperçus le bunker bleu et jaune d’Ikéa, j’étais sauvé. Le cortège lui continua à progresser vers Aubagne, encore une dizaine de kilomètres…

– C’était complètement naze ta manif !

– Oui, mais non. D’accord vu comme ça, c’était pas très écolo ni très malin comme mode de protestation. D’un autre côté, si on ne réagit pas, on mérite ce qui nous arrive, on se comporte comme des veaux. Déjà qu’ils veulent nous imposer le contrôle technique et des bandes réfléchissantes dans le dos.

– Tu vas retourner manifester pour, euh « contre » ça aussi ?

– Non cette manif-là, elle a déjà eu lieu et j’y étais pas allé.

 

(*) Fondée sur un calcul mathématique suédois datant de la fin des années 60 qui établirait que tout abaissement de la vitesse de 1% se traduirait par une baisse de la mortalité de 4%….Donc une baisse de 90 à 80 km/h se traduirait par une baisse de la mortalité de 44%… Je vous laisse faire le calcul pour une limitation à 60 km/h…. Enfin, heureusement il y a aussi d’autres arguments. Pour les motards, la baisse de la mortalité avec une limitation à 80 km/h au lieu de 90 km/h serait insignifiante, il faudrait descendre en dessous de 30 km/h pour que les morts se relèvent.

Share