Les petits métiers qui disparaissent : le mouilleur de pierres.

C’est dans le vieux pays du Montmirais cévenol que nous avons retrouvé un des derniers mouilleurs de pierre français, noble et rude métier hérité des temps anciens où l’on n’utilisait pas encore le parpaing B40 et la brique creuse.

Avant d’être mouillées, les pierres en roche naturelle sont d’abord ramassées à la main puis transportées à la brouette, parfois sur de longues distances, jusqu’au site du mouillage.

Les brouettes du mouilleur.
Les brouettes du mouilleur.

Les pierres sont ensuite regroupées dans des seaux métalliques spéciaux, seaux de mouillage, appelés  en occitan « Ferrat de Banhada ».

La préparation des pierres à mouiller.
La préparation des pierres à mouiller.

Avant le grand moment, un dernier tri est effectué par l’oeil exercé et la main agile du mouilleur. Les pierres trop petites qui risqueraient de glisser au fond du seau et d’être trop mouillées sont alors écartées.  Le chien du mouilleur, assiste fidèlement au travail de son maître, tant dans sa longue et pénible quête des pierres que dans l’heureuse phase finale du mouillage.

Le dernier tri avant le mouillage
Le dernier tri avant le mouillage

Le mouillage – toujours effectué à l’eau de pluie avec plusieurs arrosoirs de grande capacité et jamais au jet à l’eau courante – peut enfin commencer. Il s’agit de faire ruisseler l’eau de façon égale le long des pierres. Le mouilleur effectue alors un mouillage régulier en animant son arrosoir d’un léger mais double mouvement, à la fois rotatif et de balancier grâce à un geste traditionnel du poignet. Autrefois cette dernière phase du travail était accompagnée d’une mélopée particulière chantée en occitan : Lou Cant de la Péira Banhada » ou Chant de la pierre baignée, mais hélas la tradition s’est perdue.

Le mouillage à l'eau de pluie.
Le mouillage à l’eau de pluie.

Avec tous nos remerciements à M. Arnaud L. qui a bien voulu nous montrer et nous commenter les temps forts de son beau métier.

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Retour sur l’Oscar prévisible de 12 years a slave.

Mise à jour du 5/03 plus bas

Je suis un lecteur régulier de l’excellent blog Arun with a view dont je vous invite à découvrir la qualité des analyses et des commentaires. De surcroît Arun est cinéphile et nous ne partageons absolument pas, ou très rarement,  les mêmes points de vue à propos de nombreux films. La plupart du temps, je trouve nos désaccords rafraichissants. 12 years a slave il était plutôt très très pour (« the best feature-length film ever made on the institution of slavery in the US (or maybe anywhere » sic !) et l’Oscar lui a semblé plus que tout à fait mérité. Je lui ai alors fait suivre en commentaire mon point de vue très critique  exprimé ici même. Et je pense l’avoir un peu agacé ou même irrité car il m’a répondu ceci :

(…) needless to say, I do not at all share your view of 12 Years, which is the best feature-length film ever made on the institution of slavery in the US (or maybe anywhere). You critique it for being a conventional, cliché-ridden Hollywood film – a critique that is way over the top IMO, if not à côte de la plaque – but how else should Steve McQueen have done it? Are you suggesting that he shouldn’t have used Solomon Northup’s book to tell the story, or told that story differently – but how? -, or maybe not made a movie on slavery at all? The latter is, in fact, the only conclusion I can draw from your review. As for Michael Fassbender’s character, he was perhaps a bit extreme in his sadism but was not out of the mainstream of plantation owners (and the depiction of the overseers was hardly extreme at all). In any case, academic historians of American slavery have pronounced the film to be accurate in its portrayal of the institution of slavery. http://www.historyextra.com/feature/historian-movies-12-years-slave-reviewed

http://www.lemonde.fr/culture/article/2014/01/16/la-parole-est-aux-esclaves_4349417_3246.html

Là on sort de la seule cinéphilie, les questions posées sont trop précises et le sujet de l’esclavagisme trop sérieux pour que je ne réponde pas de façon plus approfondie.

« Un film très médiocre ai-je dit. Et ce pour plusieurs raisons.
Vous me posez plusieurs questions, je vais essayer d’y répondre.

1- but how else should Steve McQueen have done it?

2- Are you suggesting that he shouldn’t have used Solomon Northup’s book to tell the story, or told that story differently – but how? -,

3- or maybe not made a movie on slavery at all?
The latter is, in fact, the only conclusion I can draw from your review.

4- As for Michael Fassbender’s character, he was perhaps a bit extreme in his sadism but was not out of the mainstream of plantation owners (and the depiction of the overseers was hardly extreme at all). In any case, academic historians of American slavery have pronounced the film to be accurate in its portrayal of the institution of slavery.

Préambule. Le film ne m’a rien appris du tout. Il est vrai que j’en sais un petit peu plus que la moyenne des français moyens (ou américains, je suppose) m’étant intéressé au sujet il y a un peu plus de quarante ans (OMG !).
C’est un sujet dont je me suis longuement entretenu, avec la veuve de Richard Wright, avec Eldridge Cleaver, avec d’autres afro-américains très investis dans l’étude de l’histoire afro-américaine et surtout de ce sujet. C’est avec eux et grâce à eux que j’ai découvert W.E.B Du Bois, Fanon,… et Aimé Césaire !, C’est eux qui m’ont appris que le génie français des lumières était également l’inventeur des premières fermes d’élevage d’esclaves. (Tout le pantone de la négritude : Mulâtre, Quarteronne, Octavonne, etc.). Voulant remonter aux origines de l’esclavage j’ai même prisrendez-vous avec Michel Leiris au Musée de l’Homme qui m’a raconté sa profonde dépression de jeune homme quand il avait découvert les sources africaines de l’esclavagisme.
Inutile d’aller plus loin.

1- Le film reste en permanence dans le registre de l’émotion. Tout cela est épouvantable. Un drame. Une honte. Les esclavagistes sont cruels et mauvais. Les noirs sont des malheureuses victimes. Etc. L’esclavage est un grand malheur, heureusement tout cela est fini… Happy end. Ploum ploum tralala…
Plus personne n’accepterait un film pareil sur la Shoah, par exemple. Enfin, j’espère.

2- Je pense que le livre de Northup est en effet un très mauvais support pour faire un film « sur l’esclavagisme ». Pourquoi ?
Parce que si je résume le pitch, c’est l’histoire d’un homme de couleur tout ce qu’il y a de plus policé, érudit, on oserait presque dire un bourgeois « intégré » au monde blanc, qui est victime d’un enlèvement pour se retrouver projeté dans le monde épouvantable des esclaves de la plantation. Sa seule préoccupation sera donc d’en ressortir pour retrouver the good life dans le Nord. Quand il en ressort grâce à ses amis blancs, il a honte de ce qui lui est arrivé. Tous les autres personnages sont des images dEpinal. On veut donc nous raconter un phénomène historique et social au travers de la destinée d’un homme totalement atypique. Je ne peux pas m’empêcher de penser à la phrase de Raymond Barre après l’attentat de la rue Copernic : « Cet attentat odieux voulait frapper les israélites qui se rendaient à la synagogue et a frappé des Français innocents qui traversaient la rue Copernic ». Le héros n’est pas un esclave comme les autres, c’est un type bien, une victime innocente du cynisme mercantile de trafiquants. C’est presque l’histoire d’un non-juif qui serait envoyé « par erreur » dans un camp de concentration. Analyse : zéro. On patauge entre le bien et le mal. De surcroît, je trouve le personnage central antipathique. Assez veule, égocentré et opportuniste. Il est très moderne.

3 Je pense en effet qu’il aurait fallu faire un autre film. Raconter une autre histoire. Je pense que les récits émotionnels qui réduisent systématiquement les esclaves au statut de victimes passives, à des êtres brisés, dépouillés de leur dignité humaine, passent non seulement à côté de la plaque, mais sont contre productifs, ils ne suscitent aucune réflexion, seulement de la honte chez les uns et de la compassion affligée chez les autres. Je me fous de la compassion. Je n’aime pas non plus la pitié et la charité chrétienne.

Qu’aurais-je fait ?
Si j’étais noir, et si j’avais voulu et pu, faire un film sur l’esclavage, je n’aurais certainement pas pris ce livre comme base.
Ce n’est pas un livre nègre, c’est un livre de blanc, même s’il a été écrit par un noir. Je veux dire, le point de vue est faussé. C’est l’époque qui pèse de tout son son poids sur l’auteur.
(En 1850 aux Etats-Unis on ne pouvait pas écrire de façon aussi émancipée que Dany Laferrière – jeune Immortel haïtien de l’Académie Française- aujourd’hui).
Qu’aurais-je fait ? Je crois bien que j’aurais raconté une histoire véridique et réaliste de negmarrons (mais pas une Tarrentinade !). C’est cette mémoire-là de “mon peuple” que j’aurais voulu transmettre.

Je suis très sensible à la vision créole du monde, à la pensée « en archipel », à la créolisation des récits, à tout le travail magnifique d’Edouard Glissant. Je lui suis redevable.

Puisque je suis blanc, je ne me serais pas octroyé le droit de m’approprier une histoire de résistance qui appartient aux descendants des negmarrons.
J’aurais assumé ma part de mémoire beaucoup moins noble de l’histoire. J’aurais écrit (ou filmé) un récit dont je suis l’héritier et dont j’ai la responsabilité d’assurer la transmission. C’est le sale côté du devoir de mémoire : raconter l’esclavagisme vu du côté des esclavagistes. Ce n’est pas moins intéressant pour autant.
J’aurais si j’ose dire re-écrit “Les Bienveillantes” (de Jonathan Littel) de l’esclavagisme.
Avec pour personnage central un vulgaire et banal (petit) Eichmann de la traite négrière. Il y en avait en nombre partout et à toutes les époques de la traite et qui comme toujours lisaient les classiques, jouaient du Bach, écoutaient du Mozart.
Je n’aurais pas montré un hystérique du fouet comme Fassbender, mais un type ordinaire dangereusement proche de vous et moi. Un type que cela ne gênait pas de lire à la fois Montaigne et le Code Noir de Colbert le soir à la chandelle…
Ce sont ces types-là, que j’aurais voulu raconter et rendre désagréablement proche de nous.
Voilà, je pense avoir répondu.

p.s. : Je me moque totalement de ce que les “academic historians of American slavery have pronounced the film to be accurate in its portrayal of the institution of slavery ».
Comme le dit si bien Matisse : « L’exactitude n’est pas la vérité ».
Tant pis pour les “academic historians” et leur certificat de conformité, s’ils n’ont pas compris cela, ils n’ont pas compris ce qu’est l’histoire.  »

Mise à jour.  5/03

A propos de raconter « son côté » de l’histoire, je pense à Au Coeur des Ténèbres de Joseph Conrad. Je pense à Apocalypse Now, je pense à Full Metal Jacket. Il a manqué quelque chose de décisif à Steve McQueen pour réussir son film. J’ai l’impression que le fil qui le relie à son sujet est trop tenu, ou même qu’il a disparu. Il ne reste plus qu’une émotion douloureuse ou une reconstruction cérébrale (j’ai eu une grande impression de froideur en voyant le film). Cela n’a pas suffit. Il est passé sous la barre qu’il s’était fixé. I am sorry for the guy. Il est brillant. Ce que je pense,  lui a été forcément dit. Il ne peut pas l’ignorer et il ne peut pas se satisfaire du succès commercial du film à Hollywood.

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